Dans les coulisses d’une deuxième révolution en Tunisie, sous la bannière de la liberté de culte (AFP – Agence Franche Presse)

Avertissement : Cet article fait suite à une première « Enquête dans les coulisses d’un parti qui dérange » publiée il y a plus d’un an. Ceci est évidemment une parodie !

Dans les coulisses d’une deuxième révolution en Tunisie, sous la bannière de la liberté de culte (AFP – Agence Franche Presse)

TUNIS (AFP) – Sous un soleil de plomb en ce mois de juillet, une trentaine d’hommes dont quelques policiers en uniforme s’affairent autour d’un bulldozer  gigantesque qui trône dans une atmosphère emplie de la poussière des briques pulvérisées par l’engin. Euphoriques, ils lancent des « Allahou akbar ! », répondant à l’appel lancé par un jeune homme en qamis : « Takbiiiiir ! ». L’agent des forces de l’ordre qui conduit la machine arbore la barbe réglementaire. Quelques minutes plutôt il répondait « Wa alaikum al yéjour wel simène » à l’éternel « Assalémou aleikum » du vieillard qui fait office de gardien du mausolée de Sidi Belhassen Chédly. Véritable forteresse surplombant le cimetière du Djellaz, cette zaouïa qui veillait sur la conscience des tunisois depuis des lustres venait d’être détruite en moins d’un quart d’heure.

Cet acte qui symbolise le nouveau tournant pris par le gouvernement fait suite à plusieurs attentats ayant visé des zaouïa, ces mausolées de saints soufis. Après les bombes artisanales qui ont ravagé Sidi Bou Ali à Nafta, Sidi Ali El Mekki au Cap Bon, Sidi Ali El Chérif et Sidi Abdelaziz à La Marsa, le gouvernement islamiste a entrepris la destruction des mausolées, sous la pression des salafistes djihadistes menés par Seifeddine Abou Hassouna, alias Abou Biyadh. L’auteur de l’assassinat du Commandant Farhoud en Afghanistan, libéré dans le cadre d’une amnistie générale à la suite de la Révolution de 2011, a mené une campagne véhémente contre les pratiques soufies qu’il qualifie d’hérétiques  et qui seraient selon lui « inspirées par le Démon ». Le prédicateur a mobilisé ses troupes dans une entreprise d’épuration visant les influences soufies qui « polluent la pratique religieuse des Tunisiens et qui les éloignent de la Voie du Salut ». Sans aucun doute, l’esprit de tolérance du soufisme, bien enraciné dans les traditions tunisiennes, dérange les intégristes au plus haut point.
Effrayé par ce phénomène qui risque de déstabiliser son pouvoir, le gouvernement nahdhaoui a décidé de prendre le taureau par les cornes en faisant sienne cette démarche, récupérant ainsi sous son aile la mouvance salafiste qui ne cesse de gagner en ampleur. De cette manière, Ennahqa a l’occasion de donner des gages à ses militants les plus radicaux, et rallie autour d’elle les wahhabites dans la lutte contre la « gangrène francophone et laïque ». En effet, l’influence grandissante de la mouvance salafiste sous le leadership d’Abou Biyadh contraint les dirigeants d’Ennahqa à se radicaliser pour ne pas perdre leur base militante qui aspire à un retour à l’orthodoxie en ces temps de disette.

Les justifications avancées par le gouvernement pour la profanation de ces lieux sacrés sont aussi nombreuses que variées. Il s’agirait d’abord de lutter contre les rassemblements sectaires de la mouvance soufie considérée comme hérétique. Le gouvernement invoque également l’usage de stupéfiants et la consommation d’alcool à l’occasion de cérémonies orgiaques qui auraient lieu à l’abri de ces  mausolées. Enfin, ces lieux ouverts à tous, accueillant vagabonds et indigents constitueraient des menaces à l’ordre et à la santé publique.

Deux heures et demie plus tard, non loin de Tunis, nous avons suivi des adeptes de cette prétendue secte soufie à laquelle le gouvernement refuse de reconnaitre le statut de parti politique : Hezb Ettma9’3ir, le parti qui dérange. Après maints détours afin de semer les hommes du Ministre de l’Intérieur Ali Labyadh, nous sommes enfin arrivés à Menzel Bouzelfa. Ville rebelle depuis l’époque coloniale, mais également un important foyer du soufisme, Menzel Bouzelfa est revenue à sa vocation d’antan : c’est le nouveau maquis de ceux qui résistent contre « l’islamo-fascisme ». Après avoir passé les contrôles policiers, puis les barrages improvisés des militants de Hezb Ettma9’3ir, nous entrons enfin dans la ville-sanctuaire où vivent 15 000 âmes.

On nous dirige immédiatement vers le mausolée de Sidi Abdelkader Al Jilani où se côtoient hommes, femmes et enfants. A l’entrée, nous rencontrons Anouar, diplômé chômeur qui vient de purger une peine de deux mois d’emprisonnement. Son crime : avoir dérogé à la réglementation relative à la prière en public. En effet, par défiance et par attachement à ses traditions, il a refusé de croiser les bras en priant, contrevenant ainsi à l’Arrêté n° 666 du Ministre des Affaires religieuses. Pour Anouar, cet arrêté scélérat est la « loi du Diable ». C’est cette malencontreuse expérience qui l’a poussé à rejoindre Hezb Ettma9’3ir. Selon lui, la question de la liberté de culte et plus généralement de la liberté individuelle est avant tout l’affaire des musulmans. « Vous savez, la liberté ne concerne pas que les athées ou les Gens du Livre… La liberté est d’abord au service de l’Islam. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire, et les croyants doivent être libres de forger leur propre interprétation des textes sacrés. La religion est un rapport individuel entre le croyant et son Créateur. Nul homme n’a le droit d’interférer dans ce rapport spirituel et intime. Je n’ai pas le droit de juger mon voisin ni de lui dicter sa conduite. Le faire reviendrait à revendiquer la place de Dieu, qui seul est habilité à juger nos actes et nos intentions le Jour du Jugement Dernier. Ces soi-disant islamistes sont des mécréants, des blasphémateurs qui veulent nous imposer leurs croyances impies importées d’Orient ! ». Sa liberté, Anouar la doit à la pression exercée par Amnesty International et la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme qui ont multiplié les communiqués en faveur de ce prisonnier politique dans Tunisie ternie par la réapparition de la police politique sous une coloration religieuse.

Il nous présente Raouf, cyberdissident arrêté pour avoir mis en ligne illégalement une cassette de Hizb El Latif, cette liturgie d’inspiration soufie ancrée dans les traditions religieuses de la Tunisie. Il nous mène à l’intérieur. L’atmosphère mystique parfumée d’encens et de jaoui est envoûtante. Dans l’obscurité, nous assistons à ce spectacle désormais interdit qu’est le Hizb El Latif. A l’issue de la cérémonie, les deux jeunes nous invitent à partager un couscous avec « un personnage important ». Nous traversons la ville dont les rues sont pleines de résistants en djebba blanche, coiffés de chéchias, fusil à l’épaule pour protéger la ville rebelle des Brigades Anti-Terroristes d’Ali Labyadh qui pourraient donner l’assaut à tout moment. Nous suivons Anouar et Raouf jusqu’à une orangeraie gardée par une demi-douzaine de colosses. Sur le pas de la porte d’une bâtisse de style colonial nous attend un vieil homme élégant dont le sourire est dissimulé par sa moustache à la turque. Cet homme affable n’est autre que le Cheikh Moqdéd Kalatoussa, numéro deux de Hezb Ettma9’3ir et leader spirituel du mouvement.

Son épouse Anette, une française qui porte une croix à son cou, nous sert un succulent couscous au poisson. Leur fille Khadija nous propose un verre de vin blanc de Mornag sous le regard bienveillant de son père qui, bien que ne buvant pas d’alcool, ne manque pas de nous rappeler un verset coranique : « Des fruits du palmier et de la vigne, vous tirez d’excellents aliments et une boisson enivrante. Il y a là une leçon pour ceux qui raisonnent » (Sourate des Abeilles, Verset 67). Au cours du déjeuner nous apprenons que le numéro un de Hezb Ettma9’3ir ne sera pas de la partie. Jacques Montali, cet intellectuel tuniso-maltais doublé d’un redoutable homme d’affaires qui a fait fortune en exploitant une chaîne de restaurants de kafteji en Angola, a récemment repris le contrôle de la ville de Nafta dans le Djerid, au Sud de la Tunisie, où il organise la résistance. Entre deux échanges au sujet de ses passions – le luth et la peinture -, le Cheikh nous raconte la tradition de libéralisme théologique dont la Tunisie était pionnière, sous l’influence du Bach Mufti Salem Bouhageb qui au 19e siècle a lancé le mouvement réformiste qui sera perpétué par des figures telles que Tahar Haddad et Abdelaziz Thaalbi. Moqdéd Kalatoussa ne cesse d’insister sur le fait que la séparation entre l’Etat et la religion est non seulement au service de la liberté de chacun, mais aussi au service de la liberté de chaque musulman de pratiquer son culte comme il l’entend. Ce droit fondamental aujourd’hui menacé par « islamo-fascistes » doit être restauré. « Wa sanata3amalou ma3a héoulé el salafyine bi kolli 7azm… bi kolli 7azm ! ».

De retour dans la capitale, deux jours plus tard, nous apprenons l’enlèvement du bras droit d’Abou Biyadh, par des militants de Hezb Ettma9’3ir. Abou Dabdoub, le trentenaire à l’origine des violentes attaques ayant visé le Cinéma Afrique Noire et la chaîne de télévision privée Nejjma. Mais ce prédicateur virulent n’est qu’un trophée qui marque l’apogée d’une série d’enlèvements visant de jeunes salafistes. En effet, depuis quelques mois les rebelles d’Ettma9’3ir repliés dans leurs bases-arrières forment des raids sur les villes de Béja, Jendouba, Moknine, Khniss et Ksar Hellal.

Les membres de la milice paramilitaire du parti agissent dans le cadre d’une association-écran dénommée “El Itti7ad li Mou7afadhat el Sefseri ou el Ta9alid el Tounisseya Dhedd el Tma5wir el 5aliji” (l’IMSTTDT5). Cette milice – car il faut appeler un chat un chat – livre une guerre sans merci contre l’influence étrangère véhiculée en Tunisie par les « islamo-fascistes » de Hezb Ettahrir. A la fois attachés au droit pour la femme de se vêtir et de se dévêtir comme bon lui semble, et à la tradition Tunisienne quand il s’agit de se voiler, les membres d’Ettma9’3ir sont prêts à prendre les armes pour combattre le niqab et la burqa, pollution visuelle de la modernité saoudienne importée par les médias satellitaires que le leader Jacques Montali n’hésite pas à fustiger lors de ses nombreux meetings. Les membres de l’IMSTTDT5 ont des backgrounds extrêmement variés : vendeurs de vin au marché noir, universitaires, chômeurs diplômés ou non, chauffeurs de taxi, roubafikia (vendeurs ambulants).

Les miliciens n’hésitent pas à filmer leurs exploits pour les mettre en ligne sur les réseaux sociaux afin de plonger les djihadistes dans la terreur. On voit typiquement dans ces vidéos de « 5atféne » (NDLR : kidnapping) un fourgon noir dont les portent s’ouvrent en pleine rue pour permettre à des militants cagoulés et armés de « zollates » d’embarquer un jeune barbu. Dans l’un des enregistrements les plus récents, on peut voir quatre jeunes du quartier Lafayette à Tunis attraper un prédicateur salafiste au milieu d’une rue bondée. Les trois plus jeunes rebelles agrippent le wahhabite vêtu d’un long qamis (NDLR : sorte de robe moyen-orientale), d’un jogging et de baskets Nike Air Max, tandis que l’aîné lui administre une humiliation cuisante en lui ôtant son pantalon « Ya Tata ! Idha t7ebb telbess rouba, elbess’ha 3la 9a3da, fokk a3lik mel serouél ! ». Cet extrait nous indiquent que la résistance, autrefois cantonnée aux petites villes a gagné la capitale.

Les jeunes et les moins jeunes sont de plus en plus séduits par ces vidéos de propagande et ces coups d’éclat par lesquels Hezb Ettma9’3ir part à la reconquête de la dignité bafouée des Tunisiens. « Il faut reprendre nos droits par la force, surtout lorsqu’on voit que le gouvernement est impuissant et passif, voire complice, face aux abus et aux violences que nous font subir les fanatiques salafistes », nous confie Malek, 26 ans. Un instituteur ayant souhaité garder l’anonymat ajoute « Je suis contre la violence, mais je soutiens Hezb Ettma9’3ir car c’est de la légitime défense. On ne peut pas se contenter de lutter contre les fascistes avec de beaux discours. Il faut les neutraliser, jouer avec eux à armes égales, étant donné que l’Etat ferme les yeux, et retourner leur arme préférée contre eux : la peur et l’intimidation ». Dans les cafés de la banlieue de Tunis, nombreux sont ceux qui caressent l’espoir d’une nouvelle révolution, cette fois-ci achevée, et qui débarrasserait la Tunisie de ce gouvernement corrompu et qui permettrait au peuple de s’affranchir de la terreur entretenue par les salafistes.  A Tunis, les choses commencent à bouger et l’on attend avec anxiété le jour où la résistance éclatera. Selon la rumeur, des cellules clandestines rejointes par de nombreux jeunes se forment pour préparer l’affrontement avec les barbus d’Abou Biyadh, dont l’organisation se trouve affaiblie par l’enlèvement de plusieurs de ses cadres, dont le charismatique Abou Dabdboub. Reste à savoir si la Police et l’armée se joindront à la population le moment venu.

Peu après la fin de notre reportage, de violents affrontements ont eu lieu à l’occasion du congrès annuel de Hezb Ettma9’3ir qui s’est tenu sur la place du marché de Boussalsla à La Marsa. L’évènement a rassemblé plus de 5 000 militants et sympathisants d’Ettma9’3ir, le parti de la rébellion, que l’on nomme désormais « les Gens du Jour du Jugement Dernier ». Selon les analystes avertis, cet incident marque l’aube d’une nouvelle révolution. La prochaine étape serait le Palais de Carthage, où le Président Rachid Gannouchou a ses quartiers. Affaire à suivre…

Habib Sayah

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La Tunisie, un pays arabe ?

« Nous les Arabes avons fait… Nous les Arabes avons inventé… Nous sommes fiers d’être Arabes… ! » Ces phrases semblent si artificielles dans la bouche d’un tunisien !

La culture tunisienne et les tunisiens sont-ils arabes ?

Certes, l’influence arabe a été grande dans la construction de la culture tunisienne. Suite aux invasions arabes du 7e siècle, les Arabes ont su éliminer de la culture tunisienne les vestiges de son passé païen et chrétien : La Tunisie, avant d’être arabe, a été successivement, phénicienne, carthaginoise ou punique, province romaine, chrétienne, siège de l’Eglise d’Afrique. Elle est ensuite passée sous domination vandale, puis byzantine pour être enfin conquise par les Arabes.

Les Arabes ont su imposer leur langue en Tunisie, ainsi que leur religion. En cela, la Tunisie a été profondément arabe pendant un millénaire, dans la période médiévale.

La conquête ottomane a permis à la Tunisie une certaine émancipation. La Tunisie ottomane est devenue, comme Istanbul, et d’autres cités ottomanes, une terre d’accueil, cosmopolite. La culture tunisienne a alors été redessinée, non seulement par l’influence turque, mais également à travers les innombrables vagues d’immigration de peuples étrangers vers la Tunisie. Tunis, notamment, était un véritable melting pot dès le 17e siècle. Y cohabitaient et s’y mêlaient des populations aux origines et aux langues diverses : arabes, juifs sépharades, berbères, maures, sénégalais, maliens, soudanais, espagnols, siciliens, italiens, sardes, maltais, français, grecs, chypriotes, turcs, géorgiens, abkhazes, circassiens et autres peuples du Caucase etc. En cela, la Tunisie était ottomane car elle ressemblait au reste de l’Empire : mosaïque pluriethnique, multiconfessionnelle et essentiellement méditerranéenne.

Ces nombreux peuples n’ont pas simplement transité par les terres tunisiennes. Ils s’y sont installées, y ont vécu, apportant avec eux leur culture et leur langue. Ainsi, la lange et la culture tunisiennes, qui n’étaient plus qu’arabes à la fin du Moyen-âge, se sont-elles enrichies de mille influences, pour devenir uniques, originales, et surtout méditerranéennes.

Cette Tunisie, à travers la mise en place du Beylicat et de sa stabilité, est restée ottomane et méditerranéenne. Seule une influence de plus s’est ajoutée à cette mosaïque : la culture française, par l’instauration du Protectorat.

C’est le fruit de ce mélange qui constitue notre culture actuelle, car la culture proprement tunisienne s’est formée pendant la période ottomane, et a perduré.

Les tunisiens, par je ne sais quel enchantement, semblent vouloir revenir sur leur passé arabe et se définir comme arabes. Or, il semble extrêmement réducteur de réduire la culture tunisienne à l’arabité. Mais ce compromis artificiel repose sur le désir de se rattacher à un passé glorieux, celui de Haroun El Rachid, de l’Empire Arabe qui s’est étendu de l’Espagne aux Indes… Mais vouloir s’attribuer une gloire qui nous est étrangère, et à laquelle nous n’avons pas participé me semble être le symptôme d’un profond malaise. Et puis, il semble difficile de comprendre que l’on puisse être fier d’être Arabe (surtout quand on n’est pas arabe), c’est à dire se rattacher à un peuple et à une culture qui vivent dans un obscur Moyen-âge depuis le 16e siècle, et dont on a du mal à voir la sortie.

On aurait pu trouver plus glorieux et moins agonisant dans notre histoire pour raviver notre fierté : Carthage, Rome, l’Empire Ottoman…

Mais ce que je vous propose ici, ce n’est d’affirmer de manière pathétique notre fierté pour un passé auquel nous n’avons pas participé. Je vous propose plutôt d’affirmer la réalité de ce que nous sommes.

Si les pays voisins du Maghreb peuvent de manière réaliste se déclarer Arabo-Berbères, les Tunisiens ne le peuvent pas, du fait des spécificités de leur histoire, des multiples conquêtes, et des mille origines de ce peuple et de cette culture. Certains arabes voient dans la Tunisie une sorte de culture bâtarde, ni Arabe, ni Occidentale, ou bien un peu des deux. Ceux-là n’ont rien compris, à part le fait que nous ne sommes pas arabes, du moins pas seulement. Nous ne sommes pas plus arabes qu’italiens ou turcs.

La culture tunisienne est unique, originale, elle a été façonnée par les échanges et les implantations de nombreux peuples. Nous sommes avant tout tunisiens, et il serait stupide de renier l’essentiel de notre culture pour nous dire arabes. La culture tunisienne est cette mosaïque méditerranéenne unique en son genre. Nous ne pouvons pas réduire la Tunisie à un sous-ensemble de sa culture. Tout au plus, peut-on dire que la culture tunisienne est avant tout tunisienne, mais qu’elle s’insère dans la culture méditerranéenne et ottomane. C’est aussi cette spécificité culturelle qui a permis à la Tunisie d’accéder à la modernité, voyant apparaitre des thèses rationalistes et en faveur de l’émancipation de la Femme, chez les théologiens tunisiens, tels que Cheikh Salem Bouhageb, dès le 19e siècle, alors que la femme est encore un objet dans le reste du monde arabe qui ne nous ressemble pas.

Cette affirmation se vérifie lorsqu’on confronte un tunisien à un étranger : il comprendra sans doute mieux la langue maltaise que celle du yéménite ou même du marocain, s’identifiera plus facilement aux moeurs du grec ou du sicilien qu’à celles du libyen ou du koweïtien, reconnaitra une partie de ses plats nationaux à la table du turc, de l’arménien, du circassien, tous ottomans, de l’algérien, maghrébin comme lui, mais ne saurait nommer un plat saoudien.

Cela conduit à affirmer que les tunisiens, bien avant d’être arabes, sont méditerranéens.

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Samedi Noir à Radès

Ce qui s’est passé hier à Cité El Mellaha à Radès est d’une extrême gravité. En représailles d’une manifestation accusant un responsable du parti Ennahdha d’avoir reçu de l’argent pour faciliter des recrutements dans le secteur public, la Police Nationale, ainsi que des militants du parti islamiste s’en sont pris aux habitants du quartier.

Suite à ladite manifestation, les forces de l’ordre, accompagnées de militants d’Ennahdha, ont fait irruption dans les ruelles de la Cité El Mellaha, après y avoir lancé des bombes lacrymogènes. Non contents de semer la terreur dans cette zone résidentielle, les policiers et les soldats de fortune qui les accompagnaient ont passé à tabac les passantes et les passants. Par la suite, ils ont pénétré de force dans plusieurs maisons et appartements, pour y commettre des arrestations arbitraires. Vieillards et enfants, dans la rue ou dans leur maison, n’ont pas été épargnés. Cependant, il semble que les femmes étaient spécifiquement prises pour cible, battues et insultées. Par la même occasion, ces escadrons ont détruit la propriété privée des habitants de la Cité El Mellaha : portes et fenêtres défoncées, meubles brisés…

A quelques jours des évènements du 9 avril 2012, la confusion entre parti et Etat semble se faire plus saillante ; et les forces de police agissent de concert avec  les militants nadhaouis, avec lesquels elles partagent leur monopole de l’usage de la force, en vue de défendre les intérêts particuliers du parti au pouvoir.

Mais au-delà de tout, ce samedi 14 avril 2012, une nouvelle étape fut franchie. En effet, jamais des citoyens tunisiens n’ont autant craint pour leur sûreté, car les sanctuaires qu’étaient leurs maisons ont été violés et souillés par le nouveau Parti.

Je laisse la parole aux habitants de Radès qui ont livré leur témoignage aux reporters de Radio Kalima.

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Palmarès des mots-clés les plus drôles permettant de trouver ce blog sur Google

Je découvre avec stupeur certains mots-clés de recherche à travers lesquels les gens sont tombés sur mon blog sur Google. Le plus inquiétant est sans doute que la plupart de ces mots ont un lien plus ou moins direct avec mes articles :

– abdallah guech s’ouvre
– laisse toi faire ma poule
– saucisse de saint gall
– un contrat de prostitution est il contraire zux bonnes moeurs
– le policier: chaddinék 3al sokr !
– zmorda la connasse
– j’ai le sang chaud
– réglementation sur les saucisse
– quel sont les obstacles qui empeche la reconstruction du japon
– articles sur les enfants batard
– la loi n’est pas faite pour protéger les imbéciles
– quelle sont les parties de viande dans la saucisse?
– deguisement ronald mcdonald que faut ‘ il
– bouffeur cul sale
– bouffeur de chatte mangas
– les enfants batards
– legislation sur les crustacés
– les cavalier du nahdha
– pitasse nikab
– presse à saucisse
– cette sombre prédiction a t-ell un lien avec la vague de morts étrange qui terrorise paris?
– cul qui marche avec hijab
– deux femmes chaud pour toi
– ennahdha et homosexualité

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Djihad : La face cachée du salafisme en Tunisie

Article publié dans le magazine Réalités – N° 1372 du 12 avril 2012. Cet article ne peut être reproduit sans l’autorisation de Réalités.

Par Habib Sayah

Alors que Ben Ali se présentait comme le seul rempart efficace contre le terrorisme en Tunisie, avec l’annonce, le 14 février 2012, du démantèlement d’un réseau lié à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) composé de trois personnes, le Ministre de l’Intérieur Ali Laarayedh entendait démontrer le contraire en persuadant le monde que la lutte contre le terrorisme n’est pas l’apanage des despotes prétendument éclairés qui gouvernaient le monde arabe, mais que c’est aussi l’affaire des dirigeants islamistes. On peut toutefois se demander si l’arrestation de trois djihadistes n’est pas qu’un coup d’épée dans l’eau, destiné à rassurer le public sur la capacité du gouvernement islamiste à maintenir la sécurité, et à se montrer à la hauteur des attentes des partenaires occidentaux.

Le démantèlement d’un « réseau » composé de trois djihadistes n’est-il pas l’arbre qui cache la forêt ? En tout cas, un autre réseau salafiste djihadiste, encore anonyme pour le grand public, plus solide, plus consistant et plus inquiétant agit en toute impunité. Ses actions, qui agitent régulièrement la société tunisienne depuis un an, sont souvent attribuées à tort au parti non autorisé Hizb ut-Tahrir, qui appartient en réalité à la mouvance du salafisme « politique », qui prône l’islamisation de la société par la voie de la persuasion.

De simples prêcheurs ?

Le cinéma Africart, la chaîne Nessma TV et la faculté de La Manouba furent les premières cibles d’une organisation méconnue, qui se trouve également derrière l’éphémère “émirat” de Sejnane et ses prisons improvisées où l’on torturait les “mécréants”. Ressentis comme des incidents isolés, ces événements semblent pourtant liés à deux personnalités qui, pour l’heure, restent tapies dans l’ombre. Il s’agit de Abou Iyadh, qui se présente aujourd’hui comme un simple prêcheur du quartier populaire de Tunis, la Cité Ettadhamen, et de Abou Ayoub, imam de la mosquée de Oued Ellil dans le gouvernorat de La Manouba.

Abou Iyadh al-Tounsi a fait ses premières apparitions sur Internet au début de l’année 2011 avec des vidéos de prêches à travers lesquels il s’adresse au peuple tunisien pour propager la pensée salafiste. Ce prédicateur quincagénaire sillonne le pays depuis plus d’un an pour répandre la bonne parole. Entre un prêche enflammé sur la supériorité des musulmans à Bouzid (qu’il se refuse à appeler Sidi Bouzid, préférant Bouzid Al Islam) et un dars (leçon) sur le statut inférieur de la femme dans la chari’a à La Marsa, on peut voir ce cheikh charismatique discourir à Mahdia, où il affiche une barbe noire imposante, toujours vêtu de son qamis blanc et de sa calotte noire, une tenue sobre qu’il préfère aux blousons bombers et aux espadrilles Nike Air de ses jeunes disciples, dont l’accoutrement est la cible des moqueries de la blogosphère. La seule excentricité qu’il se permet de temps en temps est un keffieh noir et blanc qu’il accroche autour de son cou, à la manière des combattants. Contrairement au jeune Abou Ayoub, il n’hésite pas à troquer l’arabe classique pour le franc-parler tunisien . Avec lui, point de prêches ennuyeux truffés de références à Ibn Taymiyya . Abou Iyadh parle simplement, avec l’assurance d’un chef et le ton rassurant d’un ami.

Abou Iyadh l’afghan

Abou Iyadh accole à son nom de guerre le qualificatif « al-Tounsi » – le tunisien -, qu’il a hérité de ses années passées en exil. De son vrai nom Seifallah Ben Hassine , Abou Iyadh n’est pas l’un de ces imams de banlieue que la révolution nous a apportés d’Allemagne, de Belgique ou de France. Non, son parcours est moins banal. Il est issu du Front Islamique Tunisien (FIT), la branche armée d’Ennahdha , fondée par Rached Ghannouchi en 1986. Ces années de formation lui permettent d’établir des contacts avec d’autres groupes islamiques armés, tels que le GIA algérien ou le GICL libyen fondé par Abdelhakim Belhaj l’actuel commandant du conseil militaire de Tripoli.

En 2000, après s’être engagé dans le djihad en Afghanistan, Abou Iyadh al-Tounsi crée sa propre cellule terroriste, le Groupe Combattant Tunisien (GCT) avec Tarek Maaroufi, en collaboration étroite avec al-Qaïda. Tandis qu’un rapport sur le terrorisme du Département d’Etat américain décrit Maaroufi comme un home-clé de l’organisation, Abou Iyadh est identifié comme le leader .

Le GCT installe ses quartiers dans un camp de Jalalabad, carrefour commercial situé à mi-chemin entre Kaboul et Peshawar au Pakistan, où Abou Iyadh et ses hommes séjourneront à plusieurs reprises. Très vite, le GCT devient une entreprise prospère avec des filiales en France, en Italie, au Royaume-Uni et au Pays-Bas. Maaroufi, en plus de piloter les opérations en Europe, s’occupe de forger de faux papiers aux djihadistes qu’il recrute, pour les expédier à Jalalabad où l’émir Abou Iyadh les forme au combat avant de les mener au front. Le succès ne tarde pas à arriver pour Abou Iyadh qui organise méticuleusement l’assassinat d’Ahmed Shah Massoud, plus connu sous le nom de Commandant Massoud . Les hommes d’Abou Iyadh réussissent à approcher le leader afghan de la résistance contre les Taliban, en se faisant passer pour des journalistes. Ils activent alors l’engin explosif qu’ils avaient dissimulé dans leur caméra, deux jours avant les attaques du 11 septembre 2001. Mais pour l’émir, l’aventure se termine en 2003 lorsqu’il est capturé par les autorités turques qui l’extraderont vers son pays natal, la Tunisie.

Selon les rapports américains sur les détenus de Guantanamo, Abou Iyadh aurait livré au cours de sa détention des informations au Ministère de l’Intérieur tunisien au sujet de ses anciens collaborateurs du GCT . Au même moment, plusieurs ONG, dont Amnesty International, plaidaient en vain pour la libération de ce « prisonnier politique », qui subissait la torture dans les geôles de Ben Ali. Il faudra attendre la révolution de 2011 pour qu’il soit remis en liberté, à l’occasion de l’amnistie générale du 18 février décidée par le Premier Ministre Mohamed Ghannouchi. Quant à son compagnon Tarek Maaroufi, détenu en Belgique depuis 2001, il a pu faire un triomphal retour au pays, en toute impunité, le 24 mars dernier. Le lendemain, Abou Iyadh lancera l’appel à l’inscription de la charia dans la Constitution tunisienne.

Abou Ayoub, le bourreau de Nessma TV

Immédiatement après sa sortie de prison, Abou Iyadh fonde Ansar al-Chari’a avec le jeune imam énigmatique Abou Ayoub al-Tounsi (encore un !), âgé de trente ans. C’est ce dernier qui, dans une vidéo datant d’octobre 2011 appellera les salafistes à attaquer le siège de la chaîne de télévision Nessma . Le prédicateur accuse ce média de promouvoir le blasphème en diffusant le dessin animé Persepolis dans lequel on peut voir une représentation de Dieu. « Nous ne rentrerons pas chez nous avant d’avoir démoli votre siège, et détruit tout ce que vous avez construit […] s’il le faut, nous retournerons en prison et nous mourrons » déclara-t-il calmement, avant d’encourager ses disciples « Combattez dans le chemin d’Allah ! ». On le reverra plus tard sur le parvis du Palais de Justice de Tunis pour soutenir le procès intenté contre la chaîne Nessma et son dirigeant Nabil Karoui . Abou Ayoub était-il étranger à l’attaque au cocktail Molotov menée par de jeunes salafistes contre la résidence de Karoui quelques mois plus tôt ? Difficile de le croire.

Al Khatib Al Idrissi, l’idéologue

L’autre personnage-clé d’Ansar al-Chari’a se fait appeler al-Khatib al-Idrissi, ou encore al-cheikh al-dharir, le cheikh aveugle. Originaire de Sidi Bouzid, ce prédicateur mystérieux a vécu de longues années en Arabie Saoudite, où il a suivi des cours de théologie islamique auprès de penseurs wahhabites virulents tels que le cheikh Abdelaziz Bin Baz, connu pour sa misogynie et sa fatwa dans laquelle il a affirmé que la Terre était plate. Bin Baz s’est également illustré pour avoir financé et soutenu le terroriste Juhayman al-Otaybi, tristement célèbre pour avoir commis la prise d’otage de la Grande Mosquée de la Mecque en 1979. L’influence de Bin Baz était tellement grande que le Roi Fahd a un jour confié « Si des élections étaient organisées demain, Bin Baz nous battrait sans même avoir besoin de sortir de sa maison ».

De retour en Tunisie, al-Khatib al-Idrissi devient un pilier incontournable de la communauté salafiste, attirant à lui des centaines de jeunes qui viennent lui demander conseil. Ses dourous haineux emplissent les mosquées. La plateforme numérique Al-Qayrawen.com, proche d’Ansar al-Chari’a, diffuse les enregistrements audio de ses prêches, tandis que les réseaux sociaux propagent ses vidéos. Mais jamais on ne verra le cheikh, car la caméra, toujours dirigée vers le public jeune et nombreux, ne fait jamais face au visage d’Idrissi. Sans doute parce-que ce dernier est naturellement hostile à la représentation… Ou bien est-ce par égard pour ce quinquagénaire atteint de cécité ? Parmi les rares informations que nous avons pu recueillir sur le cheikh aveugle, la plus frappante est celle de son arrestation après qu’il a autorisé par une fatwa le déclenchement de l’opération terroriste du « groupe de Soliman » en 2007. Comme Abou Iyadh, il a bénéficié en 2011 de l’amnistie générale en faveur des « prisonniers politiques ».

Le parcours de ce triumvirat qui dirige Ansar al-Chari’a permet en tout cas d’écarter tout doute au sujet des visées djihadistes de cette organisation qui se dissimule souvent sous les apparences du salafisme de prédication, mouvance qui ne prône pas le recours à la violence.

Ansar al-Chari’a, Ennahdha et le CPR

A la vue de ce bilan sulfureux, on pourrait imaginer que Ansar al-Chari’a, cette organisation djihadiste qui appelle à la violence et sème le trouble, n’est pas dans les bons papiers des hommes politiques tunisiens. Pourtant, au mois de mai 2011 se tenait dans la ville de Sidi Bouzid le congrès de Ansar al-Chari’a, auquel étaient conviés le député Sadok Chourou d’Ennahdha , ainsi que Abderraouf Ayadi, successeur controversé du Président de la République Moncef Marzouki à la tête de son parti, le CPR. On ne s’étonne guère de voir Chourou en compagnie des salafistes depuis que le député a affirmé en pleine assemblée constituante qu’il fallait crucifier les grévistes et les démembrer, citation coranique à l’appui. Quant à la présence d’Abderraouf Ayadi, elle confirme le tiraillement du CPR entre une aile gauchiste favorable à l’institution d’un « Etat civil », et une tendance islamiste qui fournit des efforts considérables pour pérenniser l’alliance avec Ennahdha. Nullement embarrassé par la révélation de sa présence au congrès de Ansar al-Chari’a, le leader du CPR, au cours d’une interview accordée à la radio Shems FM, s’est déclaré « honoré » par l’hommage que lui ont rendu les militants salafistes pour le soutien qu’il leur a apportés.

Malgré les collusions entre Ansar al-Shari’a et de nombreux dirigeants d’Ennahdha, le parti islamiste semble vouloir couper les ponts avec les jihadistes, notamment en faisant marche arrière sur l’inscription de la Shari’a dans la Constitution. C’est en tout cas ce que confirment les récentes déclarations du Ministre de l’Intérieur Ali Larayedh selon lequel « le phénomène salafiste est le plus grand danger pour la Tunisie ». On peut toutefois se demander s’il ne s’agit pas d’un choix risqué, voire illusoire, alors que l’appel d’Abou Iyadh du 25 mars a rassemblé des milliers de nahdhaouis sous le drapeau noir des djihadistes en face du Palais du Bardo. Les principaux dirigeants d’Ennahdha jouent la carte du modernisme alors même que leur base militante, déjà radicale, est en train de tomber en masse sous la néfaste influence d’Ansar al-Shari’a.

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Quelle opposition face à Ennahdha ?

Cet article  a été publié dans le numéro de La Voix des Tunisiens de Novembre-Décembre 2011. La Voix des Tunisiens est une revue initialement clandestine, créée en 2006 à l’occasion du cinquantenaire de l’Indépendance de la Tunisie. La Voix propose une analyse critique de la politique tunisienne. Les numéros précédents sont consultables ici. Le dernier numéro est consultable au bas de cette page.

L’opposition divisée par le gouvernement d’union nationale

A l’annonce des résultats de ces élections, nous aurions bien vu le parti Ettakatol à la tête de l’opposition démocratique et laïque en Tunisie. En effet, troisième force politique de l’Assemblée derrière le CPR de Marzouki (qui a très tôt prêté allégeance à Ennahdha), le parti social-démocrate dirigé par Mustapha Ben Jaafar aurait pu rassembler autour de lui afin de peser dans les décisions cruciales de l’Assemblée. Mais immédiatement, Ben Jaafar s’est empressé de se porter candidat à la Présidence de la République et a affirmé la volonté d’Ettakatol de rejoindre un gouvernement d’union nationale , acceptant par là-même, sans discussion, de s’engouffrer dans le régime parlementaire de type IIIe République que tente d’imposer Ennahdha. Cette posture se justifie dans la mesure où il pourrait aller de l’intérêt de la nation que les différentes forces politiques se réunissent pour mener à bien cette gouvernance transitoire et répondre de manière adéquate aux défis économiques que l’urgence nous amènera à relever. Mais ce leader vieillissant ne brade-t-il pas ainsi la formation d’une opposition structurée pour une présidence honorifique, voire fantoche, et des portefeuilles ministériels mineurs ? Ce faisant, ouvre-t-il aussi la brèche qui conduirait à la scission d’Ettakatol, dont plusieurs élus et militants ont affirmé leur appartenance à l’opposition ?

Pour comprendre les enjeux, il faudrait d’abord regarder les choses sous l’angle d’Ennahdha. Le parti islamiste, ne détendant que 41% des sièges, est obligé de former une alliance pour gouverner. Le CPR, à la position ambigüe teintée de social-conservatisme, a su se mettre dans la place de l’allié naturel, et est capable d’apporter à Ennahdha une majorité absolue plus que suffisante pour gouverner. Mais Ennahdha a fait appel à Ettakatol. Pourquoi ? La première chose qui vient à l’esprit est qu’Ennahdha a besoin d’une caution laïque pour former un gouvernement à majorité islamiste. Ensuite, il faut garder à l’esprit l’ampleur des difficultés économiques que la conjoncture laisse entrevoir. En effet, gouverner en cette période n’est une bénédiction pour personne car celui qui gouvernera ne parviendra visiblement pas à redresser la barre économique et à respecter les promesses, notamment celle de créer près de 100 000 emplois par an entre 2011 et 2016 et qui se trouve dans le programme d’Ennahdha. Cette formation n’a-t-elle pas besoin de partager le fardeau de l’échec économique et social à venir afin d’échapper à ses propres responsabilités ? Ettakatol n’est-il pas le dindon de la farce ? En tout cas, l’argument de l’union nationale pour gérer la transition sonne faux lorsqu’on entend en contrepoint des dirigeants d’Ennahdha et du CPR prôner un mandat de 3 ans pour l’Assemblée Constituante.

Il est faux que les Tunisiens ne sont pas prêts pour la démocratie, mais il semble juste d’affirmer que l’éternelle opposition tunisienne à Ben Ali n’est pas prête à continuer son chemin dans l’opposition, maintenant que la démocratie l’a délivrée. Mais on peut se demander si cela vaut le coup de s’unir à Ennahdha lorsque nous avons, plus que jamais, besoin d’une opposition structurée, puissante et crédible, qui se placerait en contre-pouvoir ? Le résultat sera donc une opposition divisée entre complices du gouvernement Ennahdha et une addition de structure minoritaires qui joueront le jeu de la démocratie de l’autre côté de l’hémicycle. L’union de l’opposition séculière et démocratique n’était-elle pas plus souhaitable qu’une union pour la gouvernance forcément fondée sur un partage inégal au profit des islamistes ? Seul le bilan du gouvernement d’union nationale nous permettra d’en avoir le cœur net. Mais entre temps, nous nous demandons comment, au sortir de la période de gouvernance transitoire, c’est-à-dire lorsque « chacun pour soi » redeviendra la norme, Ettakatol pourrait légitimement  constituer aux yeux des électeurs une alternative crédible.

A défaut d’opposition politique, le contre-pouvoir de la société civile

Si Ettakatol aura des difficultés à représenter l’alternative, tout en ayant privé l’opposition politique d’une réelle consistance par son entrée dans le gouvernement Ennahdha,  il n’en demeure pas moins que les partisans de la modernité séculière devront s’efforcer à construire une alternative, si besoin en dehors du Palais du Bardo. C’est en effet à la société civile de former une force qui pourra contrer Ennahdha sur son propre terrain.

Nous avons pu voir, à l’occasion de la campagne électorale, que le laïcisme primaire et agressif n’était pas la solution. En adoptant une stratégie bancale, les partisans de la laïcité ont amené le Tunisien à assimiler celle-ci à un athéisme d’Etat, offrant ainsi à Ennahdha une posture plus que rassurante. Or, l’enjeu est aujourd’hui de sauvegarder les acquis culturels de la société tunisienne, qui prennent la forme de libertés arrachés à l’Histoire. Et ce n’est pas en vilipendant l’Islam que les réformateurs tunisiens ont tourné la page de l’obscurantisme pour voguer vers la modernité. Ils ont au contraire réintroduit la Raison dans la culture islamique tunisienne, formant ainsi l’avant-garde du monde islamique en développant le libéralisme théologique depuis le 19e siècle. Revenons donc à Kheireddine, à Abdelaziz Thaalbi, à Tahar Haddad, et à Mohamed Charfi qui ont su concilier Islam et liberté. Ecoutons donc Mohamed Talbi lorsqu’il nous rappelle que le Prophète a élaboré une constitution laïque, la Constitution de Médine qui reconnait aux juifs, aux chrétiens et aux polythéistes les mêmes droits que les musulmans. Ecoutons Charfi lorsqu’il nous enseigne que dans le Coran se trouvent les arguments qui permettront l’égalité successorale… Mais au-delà de tout, il semble plus que nécessaire de propager ce libéralisme islamique à la tunisienne à travers l’ensemble de la société afin de réconcilier le Tunisien avec son islam, et qu’il se détourne de ces conceptions liberticides importées d’Orient et qui ne lui ressemblent pas. L’opposition sera pédagogique ou ne sera pas.

Habib M. SAYAH

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Décryptage : la démocratie selon Ennahdha

Cet article  a été publié dans le numéro de La Voix des Tunisiens de Novembre-Décembre 2011. La Voix des Tunisiens est une revue initialement clandestine, créée en 2006 à l’occasion du cinquantenaire de l’Indépendance de la Tunisie. La Voix propose une analyse critique de la politique tunisienne. Les numéros précédents sont consultables ici. Le dernier numéro est consultable au bas de cette page.

          Point de « raz-de-marée islamiste »  sur les côtes tunisiennes cette année. Ne bénéficiant pas de la majorité des sièges à l’Assemblée Constituante, Ennahdha sera tout de même le pôle dominant de la politique tunisienne dans les mois et années à venir. Assailli de toutes parts, le parti islamiste devra composer avec la réalité socio-culturelle de la Tunisie, et avec des éléments non-islamistes dans le gouvernement d’union nationale qu’il propose de mettre en place. Lors de la campagne électorale déjà, Ennahdha avait tiré profit des attaques formulées par certains partisans de la laïcité, en adoptant une posture rassurante favorable à la démocratie. Mais quelle démocratie ?

Démocratie hallal ?

Les représentants d’Ennahdha, répondant à la crainte de bon nombre de Tunisiens, et dans le souci d’apaiser l’opinion internationale, n’ont cessé d’affirmer leur attachement à la démocratie et le respect qu’ils voueraient aux libertés fondamentales. « Nous acceptons la démocratie », disent-ils, avant d’ajouter « tant qu’elle se situe dans les limites de ce que l’Islam autorise ». Que signifie ce corollaire essentiel pour comprendre la vision qu’Ennahdha a de la démocratie ? Cela signifie-t-il que les dirigeants d’Ennahdha acceptent purement et simplement la démocratie en raison du fait qu’elle est parfaitement compatible avec l’Islam ? Certainement pas. Ce n’est pas la démocratie qu’Ennahdha accepte ; ils admettent simplement de s’accommoder de ses règles pour éviter de s’aliéner la confiance de la majorité des Tunisiens. Qu’est-ce que « la démocratie dans les limites de l’Islam » ? Pour répondre à cette question il faut d’abord savoir ce qui est licite selon l’Islam et qui a autorité pour distinguer le licite de l’illicite au nom d’Allah. Force est de constater que si l’attachement à l’Islam ne fait pas question en Tunisie, la manière dont chacun vit l’Islam et dont chacun l’interprète, connait d’innombrables variantes, souvent antagonistes. Qui donc est légitime pour dire ce qui est licite et ce qui est illicite, d’autant que le Coran lui-même ne manque pas de commander « Ne dites pas ceci est licite et cela est illicite » ? Que dire alors de ce hadith du Prophète selon lequel « la communauté musulmane se divisera en 73 sectes, dont une seule détiendra la vérité » ? Revient-il à la direction d’Ennahdha de choisir parmi les différentes interprétations de l’Islam, celle qui fixera les limites de la démocratie tunisienne ? Si oui, il faudra compter sur l’autorité du Cheikh égyptien Youssef Al Qaradhaoui, protégé de l’Emirat du Qatar et, en quelque sorte, maître à penser de Rached Ghannouchi qui est son second au sein du Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche. En effet, Al Qaradhoui considère la charia comme un ensemble immuable, et le contenu liberticide qu’il lui attribue ne devrait être en aucun cas amendé selon lui. Ainsi, la démocratie selon l’Islam d’Ennahdha nous autoriserait à choisir démocratiquement qui de Cheikh Ghannouchi ou de Cheikh Mourou dirigera l’Etat tunisien, ou choisir si l’on doit rouler à gauche ou à droite, mais il faut s’attendre à ce que selon cette vision de la démocratie au champ limité, des questions telles que la liberté de mœurs, de croyance, d’expression soient exclues du débat public.

L’islamisme, une menace pour la liberté ? A terme…

Au lendemain des élections, les représentants d’Ennahdha ont à nouveau tenu à rassurer : les femmes, les athées, les homosexuels, les amateurs d’alcool et de bikini ne seront pas inquiétés par le gouvernement. Est-ce sincère ? Sans doute… pour le moment. C’est alors que nous reviennent les propos de Hamadi Jebali, pressenti pour le poste de Premier Ministre, à l’occasion d’une interview publiée par le magazine Réalités le 17 février dernier. Comme à son habitude, le leader islamiste a crié haut et fort son respect pour la démocratie et la liberté, car « nous voulons rassurer les Tunisiens » qui « n’acceptent plus la dictature ». Mais il précise « Ennahdha n’autorisera pas l’illicite, clairement édicté par Dieu et n’interdira pas le licite, permis par Dieu lui-même ». A la question des châtiments corporels, emblématique de la charia, Jebali commence par éviter une réponse claire au motif que les Tunisiens ne veulent pas encore de retour à la charia, mais il finit par admettre « Oui, et que ce soit clair (…)Ennahdha appellera, à terme, à appliquer ces sentences ». L’expression à retenir dans tout ceci est « à terme ». Elle illustre bien les réels desseins d’Ennahdha que son double-discours laisse entrevoir.  Les dirigeants islamistes tunisiens sont de fins stratèges et ils savent être patients.

Conscients de l’attachement des Tunisiens à cette démocratie qu’ils ont arrachée, et de la liberté qui coule dans les veines de ce peuple paisible, les leaders d’Ennahdha ne feront pas l’erreur d’introduire la charia dans le droit tunisien, dans un premier temps. Tout au plus, dans une posture conservatrice, ils édicteront des réglementations au nom de « l’ancrage des bonnes mœurs » dans l’idée de tester l’opinion. Mais l’arme qu’utilisera Ennahdha pour parvenir à ses fins ne sera pas la législation, mais la pression sociale et la propagande : transformer les mentalités et l’environnement social des Tunisiens afin qu’ils finissent par consentir et appeler de leurs vœux l’application de la charia. Nous avons déjà vu à l’œuvre cette pression sociale qui a poussé d’innombrables femmes à opter pour le hijab, de peur d’être mal perçues dans leur milieu social fraichement radicalisé. De même, Ennahdha tirera profit de la contrainte sociale et des incitations pour radicaliser encore plus la société tunisienne. A cet égard, le projet d’arabisation totale de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur est représentatif de ce projet qui vise au repli identitaire afin d’éliminer cette ouverture qui dérangerait la tendance à la radicalisation.

                                                                                  Habib M. SAYAH

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