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Dans les coulisses d’une deuxième révolution en Tunisie, sous la bannière de la liberté de culte (AFP – Agence Franche Presse)

Avertissement : Cet article fait suite à une première « Enquête dans les coulisses d’un parti qui dérange » publiée il y a plus d’un an. Ceci est évidemment une parodie !

Dans les coulisses d’une deuxième révolution en Tunisie, sous la bannière de la liberté de culte (AFP – Agence Franche Presse)

TUNIS (AFP) – Sous un soleil de plomb en ce mois de juillet, une trentaine d’hommes dont quelques policiers en uniforme s’affairent autour d’un bulldozer  gigantesque qui trône dans une atmosphère emplie de la poussière des briques pulvérisées par l’engin. Euphoriques, ils lancent des « Allahou akbar ! », répondant à l’appel lancé par un jeune homme en qamis : « Takbiiiiir ! ». L’agent des forces de l’ordre qui conduit la machine arbore la barbe réglementaire. Quelques minutes plutôt il répondait « Wa alaikum al yéjour wel simène » à l’éternel « Assalémou aleikum » du vieillard qui fait office de gardien du mausolée de Sidi Belhassen Chédly. Véritable forteresse surplombant le cimetière du Djellaz, cette zaouïa qui veillait sur la conscience des tunisois depuis des lustres venait d’être détruite en moins d’un quart d’heure.

Cet acte qui symbolise le nouveau tournant pris par le gouvernement fait suite à plusieurs attentats ayant visé des zaouïa, ces mausolées de saints soufis. Après les bombes artisanales qui ont ravagé Sidi Bou Ali à Nafta, Sidi Ali El Mekki au Cap Bon, Sidi Ali El Chérif et Sidi Abdelaziz à La Marsa, le gouvernement islamiste a entrepris la destruction des mausolées, sous la pression des salafistes djihadistes menés par Seifeddine Abou Hassouna, alias Abou Biyadh. L’auteur de l’assassinat du Commandant Farhoud en Afghanistan, libéré dans le cadre d’une amnistie générale à la suite de la Révolution de 2011, a mené une campagne véhémente contre les pratiques soufies qu’il qualifie d’hérétiques  et qui seraient selon lui « inspirées par le Démon ». Le prédicateur a mobilisé ses troupes dans une entreprise d’épuration visant les influences soufies qui « polluent la pratique religieuse des Tunisiens et qui les éloignent de la Voie du Salut ». Sans aucun doute, l’esprit de tolérance du soufisme, bien enraciné dans les traditions tunisiennes, dérange les intégristes au plus haut point.
Effrayé par ce phénomène qui risque de déstabiliser son pouvoir, le gouvernement nahdhaoui a décidé de prendre le taureau par les cornes en faisant sienne cette démarche, récupérant ainsi sous son aile la mouvance salafiste qui ne cesse de gagner en ampleur. De cette manière, Ennahqa a l’occasion de donner des gages à ses militants les plus radicaux, et rallie autour d’elle les wahhabites dans la lutte contre la « gangrène francophone et laïque ». En effet, l’influence grandissante de la mouvance salafiste sous le leadership d’Abou Biyadh contraint les dirigeants d’Ennahqa à se radicaliser pour ne pas perdre leur base militante qui aspire à un retour à l’orthodoxie en ces temps de disette.

Les justifications avancées par le gouvernement pour la profanation de ces lieux sacrés sont aussi nombreuses que variées. Il s’agirait d’abord de lutter contre les rassemblements sectaires de la mouvance soufie considérée comme hérétique. Le gouvernement invoque également l’usage de stupéfiants et la consommation d’alcool à l’occasion de cérémonies orgiaques qui auraient lieu à l’abri de ces  mausolées. Enfin, ces lieux ouverts à tous, accueillant vagabonds et indigents constitueraient des menaces à l’ordre et à la santé publique.

Deux heures et demie plus tard, non loin de Tunis, nous avons suivi des adeptes de cette prétendue secte soufie à laquelle le gouvernement refuse de reconnaitre le statut de parti politique : Hezb Ettma9’3ir, le parti qui dérange. Après maints détours afin de semer les hommes du Ministre de l’Intérieur Ali Labyadh, nous sommes enfin arrivés à Menzel Bouzelfa. Ville rebelle depuis l’époque coloniale, mais également un important foyer du soufisme, Menzel Bouzelfa est revenue à sa vocation d’antan : c’est le nouveau maquis de ceux qui résistent contre « l’islamo-fascisme ». Après avoir passé les contrôles policiers, puis les barrages improvisés des militants de Hezb Ettma9’3ir, nous entrons enfin dans la ville-sanctuaire où vivent 15 000 âmes.

On nous dirige immédiatement vers le mausolée de Sidi Abdelkader Al Jilani où se côtoient hommes, femmes et enfants. A l’entrée, nous rencontrons Anouar, diplômé chômeur qui vient de purger une peine de deux mois d’emprisonnement. Son crime : avoir dérogé à la réglementation relative à la prière en public. En effet, par défiance et par attachement à ses traditions, il a refusé de croiser les bras en priant, contrevenant ainsi à l’Arrêté n° 666 du Ministre des Affaires religieuses. Pour Anouar, cet arrêté scélérat est la « loi du Diable ». C’est cette malencontreuse expérience qui l’a poussé à rejoindre Hezb Ettma9’3ir. Selon lui, la question de la liberté de culte et plus généralement de la liberté individuelle est avant tout l’affaire des musulmans. « Vous savez, la liberté ne concerne pas que les athées ou les Gens du Livre… La liberté est d’abord au service de l’Islam. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire, et les croyants doivent être libres de forger leur propre interprétation des textes sacrés. La religion est un rapport individuel entre le croyant et son Créateur. Nul homme n’a le droit d’interférer dans ce rapport spirituel et intime. Je n’ai pas le droit de juger mon voisin ni de lui dicter sa conduite. Le faire reviendrait à revendiquer la place de Dieu, qui seul est habilité à juger nos actes et nos intentions le Jour du Jugement Dernier. Ces soi-disant islamistes sont des mécréants, des blasphémateurs qui veulent nous imposer leurs croyances impies importées d’Orient ! ». Sa liberté, Anouar la doit à la pression exercée par Amnesty International et la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme qui ont multiplié les communiqués en faveur de ce prisonnier politique dans Tunisie ternie par la réapparition de la police politique sous une coloration religieuse.

Il nous présente Raouf, cyberdissident arrêté pour avoir mis en ligne illégalement une cassette de Hizb El Latif, cette liturgie d’inspiration soufie ancrée dans les traditions religieuses de la Tunisie. Il nous mène à l’intérieur. L’atmosphère mystique parfumée d’encens et de jaoui est envoûtante. Dans l’obscurité, nous assistons à ce spectacle désormais interdit qu’est le Hizb El Latif. A l’issue de la cérémonie, les deux jeunes nous invitent à partager un couscous avec « un personnage important ». Nous traversons la ville dont les rues sont pleines de résistants en djebba blanche, coiffés de chéchias, fusil à l’épaule pour protéger la ville rebelle des Brigades Anti-Terroristes d’Ali Labyadh qui pourraient donner l’assaut à tout moment. Nous suivons Anouar et Raouf jusqu’à une orangeraie gardée par une demi-douzaine de colosses. Sur le pas de la porte d’une bâtisse de style colonial nous attend un vieil homme élégant dont le sourire est dissimulé par sa moustache à la turque. Cet homme affable n’est autre que le Cheikh Moqdéd Kalatoussa, numéro deux de Hezb Ettma9’3ir et leader spirituel du mouvement.

Son épouse Anette, une française qui porte une croix à son cou, nous sert un succulent couscous au poisson. Leur fille Khadija nous propose un verre de vin blanc de Mornag sous le regard bienveillant de son père qui, bien que ne buvant pas d’alcool, ne manque pas de nous rappeler un verset coranique : « Des fruits du palmier et de la vigne, vous tirez d’excellents aliments et une boisson enivrante. Il y a là une leçon pour ceux qui raisonnent » (Sourate des Abeilles, Verset 67). Au cours du déjeuner nous apprenons que le numéro un de Hezb Ettma9’3ir ne sera pas de la partie. Jacques Montali, cet intellectuel tuniso-maltais doublé d’un redoutable homme d’affaires qui a fait fortune en exploitant une chaîne de restaurants de kafteji en Angola, a récemment repris le contrôle de la ville de Nafta dans le Djerid, au Sud de la Tunisie, où il organise la résistance. Entre deux échanges au sujet de ses passions – le luth et la peinture -, le Cheikh nous raconte la tradition de libéralisme théologique dont la Tunisie était pionnière, sous l’influence du Bach Mufti Salem Bouhageb qui au 19e siècle a lancé le mouvement réformiste qui sera perpétué par des figures telles que Tahar Haddad et Abdelaziz Thaalbi. Moqdéd Kalatoussa ne cesse d’insister sur le fait que la séparation entre l’Etat et la religion est non seulement au service de la liberté de chacun, mais aussi au service de la liberté de chaque musulman de pratiquer son culte comme il l’entend. Ce droit fondamental aujourd’hui menacé par « islamo-fascistes » doit être restauré. « Wa sanata3amalou ma3a héoulé el salafyine bi kolli 7azm… bi kolli 7azm ! ».

De retour dans la capitale, deux jours plus tard, nous apprenons l’enlèvement du bras droit d’Abou Biyadh, par des militants de Hezb Ettma9’3ir. Abou Dabdoub, le trentenaire à l’origine des violentes attaques ayant visé le Cinéma Afrique Noire et la chaîne de télévision privée Nejjma. Mais ce prédicateur virulent n’est qu’un trophée qui marque l’apogée d’une série d’enlèvements visant de jeunes salafistes. En effet, depuis quelques mois les rebelles d’Ettma9’3ir repliés dans leurs bases-arrières forment des raids sur les villes de Béja, Jendouba, Moknine, Khniss et Ksar Hellal.

Les membres de la milice paramilitaire du parti agissent dans le cadre d’une association-écran dénommée “El Itti7ad li Mou7afadhat el Sefseri ou el Ta9alid el Tounisseya Dhedd el Tma5wir el 5aliji” (l’IMSTTDT5). Cette milice – car il faut appeler un chat un chat – livre une guerre sans merci contre l’influence étrangère véhiculée en Tunisie par les « islamo-fascistes » de Hezb Ettahrir. A la fois attachés au droit pour la femme de se vêtir et de se dévêtir comme bon lui semble, et à la tradition Tunisienne quand il s’agit de se voiler, les membres d’Ettma9’3ir sont prêts à prendre les armes pour combattre le niqab et la burqa, pollution visuelle de la modernité saoudienne importée par les médias satellitaires que le leader Jacques Montali n’hésite pas à fustiger lors de ses nombreux meetings. Les membres de l’IMSTTDT5 ont des backgrounds extrêmement variés : vendeurs de vin au marché noir, universitaires, chômeurs diplômés ou non, chauffeurs de taxi, roubafikia (vendeurs ambulants).

Les miliciens n’hésitent pas à filmer leurs exploits pour les mettre en ligne sur les réseaux sociaux afin de plonger les djihadistes dans la terreur. On voit typiquement dans ces vidéos de « 5atféne » (NDLR : kidnapping) un fourgon noir dont les portent s’ouvrent en pleine rue pour permettre à des militants cagoulés et armés de « zollates » d’embarquer un jeune barbu. Dans l’un des enregistrements les plus récents, on peut voir quatre jeunes du quartier Lafayette à Tunis attraper un prédicateur salafiste au milieu d’une rue bondée. Les trois plus jeunes rebelles agrippent le wahhabite vêtu d’un long qamis (NDLR : sorte de robe moyen-orientale), d’un jogging et de baskets Nike Air Max, tandis que l’aîné lui administre une humiliation cuisante en lui ôtant son pantalon « Ya Tata ! Idha t7ebb telbess rouba, elbess’ha 3la 9a3da, fokk a3lik mel serouél ! ». Cet extrait nous indiquent que la résistance, autrefois cantonnée aux petites villes a gagné la capitale.

Les jeunes et les moins jeunes sont de plus en plus séduits par ces vidéos de propagande et ces coups d’éclat par lesquels Hezb Ettma9’3ir part à la reconquête de la dignité bafouée des Tunisiens. « Il faut reprendre nos droits par la force, surtout lorsqu’on voit que le gouvernement est impuissant et passif, voire complice, face aux abus et aux violences que nous font subir les fanatiques salafistes », nous confie Malek, 26 ans. Un instituteur ayant souhaité garder l’anonymat ajoute « Je suis contre la violence, mais je soutiens Hezb Ettma9’3ir car c’est de la légitime défense. On ne peut pas se contenter de lutter contre les fascistes avec de beaux discours. Il faut les neutraliser, jouer avec eux à armes égales, étant donné que l’Etat ferme les yeux, et retourner leur arme préférée contre eux : la peur et l’intimidation ». Dans les cafés de la banlieue de Tunis, nombreux sont ceux qui caressent l’espoir d’une nouvelle révolution, cette fois-ci achevée, et qui débarrasserait la Tunisie de ce gouvernement corrompu et qui permettrait au peuple de s’affranchir de la terreur entretenue par les salafistes.  A Tunis, les choses commencent à bouger et l’on attend avec anxiété le jour où la résistance éclatera. Selon la rumeur, des cellules clandestines rejointes par de nombreux jeunes se forment pour préparer l’affrontement avec les barbus d’Abou Biyadh, dont l’organisation se trouve affaiblie par l’enlèvement de plusieurs de ses cadres, dont le charismatique Abou Dabdboub. Reste à savoir si la Police et l’armée se joindront à la population le moment venu.

Peu après la fin de notre reportage, de violents affrontements ont eu lieu à l’occasion du congrès annuel de Hezb Ettma9’3ir qui s’est tenu sur la place du marché de Boussalsla à La Marsa. L’évènement a rassemblé plus de 5 000 militants et sympathisants d’Ettma9’3ir, le parti de la rébellion, que l’on nomme désormais « les Gens du Jour du Jugement Dernier ». Selon les analystes avertis, cet incident marque l’aube d’une nouvelle révolution. La prochaine étape serait le Palais de Carthage, où le Président Rachid Gannouchou a ses quartiers. Affaire à suivre…

Habib Sayah

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Catégories :Tunisie
  1. 26 août 2012 à 16:48

    On attend la suite.jeunesse puisse vos rêves devenir réalité.vous êtes l’espoir d’une génération francophone,laïc,moderniste….qui n’a pas appris a se battre et a défendre ses acquis.

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