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Dans les coulisses d’une deuxième révolution en Tunisie, sous la bannière de la liberté de culte (AFP – Agence Franche Presse)

Avertissement : Cet article fait suite à une première « Enquête dans les coulisses d’un parti qui dérange » publiée il y a plus d’un an. Ceci est évidemment une parodie !

Dans les coulisses d’une deuxième révolution en Tunisie, sous la bannière de la liberté de culte (AFP – Agence Franche Presse)

TUNIS (AFP) – Sous un soleil de plomb en ce mois de juillet, une trentaine d’hommes dont quelques policiers en uniforme s’affairent autour d’un bulldozer  gigantesque qui trône dans une atmosphère emplie de la poussière des briques pulvérisées par l’engin. Euphoriques, ils lancent des « Allahou akbar ! », répondant à l’appel lancé par un jeune homme en qamis : « Takbiiiiir ! ». L’agent des forces de l’ordre qui conduit la machine arbore la barbe réglementaire. Quelques minutes plutôt il répondait « Wa alaikum al yéjour wel simène » à l’éternel « Assalémou aleikum » du vieillard qui fait office de gardien du mausolée de Sidi Belhassen Chédly. Véritable forteresse surplombant le cimetière du Djellaz, cette zaouïa qui veillait sur la conscience des tunisois depuis des lustres venait d’être détruite en moins d’un quart d’heure.

Cet acte qui symbolise le nouveau tournant pris par le gouvernement fait suite à plusieurs attentats ayant visé des zaouïa, ces mausolées de saints soufis. Après les bombes artisanales qui ont ravagé Sidi Bou Ali à Nafta, Sidi Ali El Mekki au Cap Bon, Sidi Ali El Chérif et Sidi Abdelaziz à La Marsa, le gouvernement islamiste a entrepris la destruction des mausolées, sous la pression des salafistes djihadistes menés par Seifeddine Abou Hassouna, alias Abou Biyadh. L’auteur de l’assassinat du Commandant Farhoud en Afghanistan, libéré dans le cadre d’une amnistie générale à la suite de la Révolution de 2011, a mené une campagne véhémente contre les pratiques soufies qu’il qualifie d’hérétiques  et qui seraient selon lui « inspirées par le Démon ». Le prédicateur a mobilisé ses troupes dans une entreprise d’épuration visant les influences soufies qui « polluent la pratique religieuse des Tunisiens et qui les éloignent de la Voie du Salut ». Sans aucun doute, l’esprit de tolérance du soufisme, bien enraciné dans les traditions tunisiennes, dérange les intégristes au plus haut point.
Effrayé par ce phénomène qui risque de déstabiliser son pouvoir, le gouvernement nahdhaoui a décidé de prendre le taureau par les cornes en faisant sienne cette démarche, récupérant ainsi sous son aile la mouvance salafiste qui ne cesse de gagner en ampleur. De cette manière, Ennahqa a l’occasion de donner des gages à ses militants les plus radicaux, et rallie autour d’elle les wahhabites dans la lutte contre la « gangrène francophone et laïque ». En effet, l’influence grandissante de la mouvance salafiste sous le leadership d’Abou Biyadh contraint les dirigeants d’Ennahqa à se radicaliser pour ne pas perdre leur base militante qui aspire à un retour à l’orthodoxie en ces temps de disette.

Les justifications avancées par le gouvernement pour la profanation de ces lieux sacrés sont aussi nombreuses que variées. Il s’agirait d’abord de lutter contre les rassemblements sectaires de la mouvance soufie considérée comme hérétique. Le gouvernement invoque également l’usage de stupéfiants et la consommation d’alcool à l’occasion de cérémonies orgiaques qui auraient lieu à l’abri de ces  mausolées. Enfin, ces lieux ouverts à tous, accueillant vagabonds et indigents constitueraient des menaces à l’ordre et à la santé publique.

Deux heures et demie plus tard, non loin de Tunis, nous avons suivi des adeptes de cette prétendue secte soufie à laquelle le gouvernement refuse de reconnaitre le statut de parti politique : Hezb Ettma9’3ir, le parti qui dérange. Après maints détours afin de semer les hommes du Ministre de l’Intérieur Ali Labyadh, nous sommes enfin arrivés à Menzel Bouzelfa. Ville rebelle depuis l’époque coloniale, mais également un important foyer du soufisme, Menzel Bouzelfa est revenue à sa vocation d’antan : c’est le nouveau maquis de ceux qui résistent contre « l’islamo-fascisme ». Après avoir passé les contrôles policiers, puis les barrages improvisés des militants de Hezb Ettma9’3ir, nous entrons enfin dans la ville-sanctuaire où vivent 15 000 âmes.

On nous dirige immédiatement vers le mausolée de Sidi Abdelkader Al Jilani où se côtoient hommes, femmes et enfants. A l’entrée, nous rencontrons Anouar, diplômé chômeur qui vient de purger une peine de deux mois d’emprisonnement. Son crime : avoir dérogé à la réglementation relative à la prière en public. En effet, par défiance et par attachement à ses traditions, il a refusé de croiser les bras en priant, contrevenant ainsi à l’Arrêté n° 666 du Ministre des Affaires religieuses. Pour Anouar, cet arrêté scélérat est la « loi du Diable ». C’est cette malencontreuse expérience qui l’a poussé à rejoindre Hezb Ettma9’3ir. Selon lui, la question de la liberté de culte et plus généralement de la liberté individuelle est avant tout l’affaire des musulmans. « Vous savez, la liberté ne concerne pas que les athées ou les Gens du Livre… La liberté est d’abord au service de l’Islam. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire, et les croyants doivent être libres de forger leur propre interprétation des textes sacrés. La religion est un rapport individuel entre le croyant et son Créateur. Nul homme n’a le droit d’interférer dans ce rapport spirituel et intime. Je n’ai pas le droit de juger mon voisin ni de lui dicter sa conduite. Le faire reviendrait à revendiquer la place de Dieu, qui seul est habilité à juger nos actes et nos intentions le Jour du Jugement Dernier. Ces soi-disant islamistes sont des mécréants, des blasphémateurs qui veulent nous imposer leurs croyances impies importées d’Orient ! ». Sa liberté, Anouar la doit à la pression exercée par Amnesty International et la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme qui ont multiplié les communiqués en faveur de ce prisonnier politique dans Tunisie ternie par la réapparition de la police politique sous une coloration religieuse.

Il nous présente Raouf, cyberdissident arrêté pour avoir mis en ligne illégalement une cassette de Hizb El Latif, cette liturgie d’inspiration soufie ancrée dans les traditions religieuses de la Tunisie. Il nous mène à l’intérieur. L’atmosphère mystique parfumée d’encens et de jaoui est envoûtante. Dans l’obscurité, nous assistons à ce spectacle désormais interdit qu’est le Hizb El Latif. A l’issue de la cérémonie, les deux jeunes nous invitent à partager un couscous avec « un personnage important ». Nous traversons la ville dont les rues sont pleines de résistants en djebba blanche, coiffés de chéchias, fusil à l’épaule pour protéger la ville rebelle des Brigades Anti-Terroristes d’Ali Labyadh qui pourraient donner l’assaut à tout moment. Nous suivons Anouar et Raouf jusqu’à une orangeraie gardée par une demi-douzaine de colosses. Sur le pas de la porte d’une bâtisse de style colonial nous attend un vieil homme élégant dont le sourire est dissimulé par sa moustache à la turque. Cet homme affable n’est autre que le Cheikh Moqdéd Kalatoussa, numéro deux de Hezb Ettma9’3ir et leader spirituel du mouvement.

Son épouse Anette, une française qui porte une croix à son cou, nous sert un succulent couscous au poisson. Leur fille Khadija nous propose un verre de vin blanc de Mornag sous le regard bienveillant de son père qui, bien que ne buvant pas d’alcool, ne manque pas de nous rappeler un verset coranique : « Des fruits du palmier et de la vigne, vous tirez d’excellents aliments et une boisson enivrante. Il y a là une leçon pour ceux qui raisonnent » (Sourate des Abeilles, Verset 67). Au cours du déjeuner nous apprenons que le numéro un de Hezb Ettma9’3ir ne sera pas de la partie. Jacques Montali, cet intellectuel tuniso-maltais doublé d’un redoutable homme d’affaires qui a fait fortune en exploitant une chaîne de restaurants de kafteji en Angola, a récemment repris le contrôle de la ville de Nafta dans le Djerid, au Sud de la Tunisie, où il organise la résistance. Entre deux échanges au sujet de ses passions – le luth et la peinture -, le Cheikh nous raconte la tradition de libéralisme théologique dont la Tunisie était pionnière, sous l’influence du Bach Mufti Salem Bouhageb qui au 19e siècle a lancé le mouvement réformiste qui sera perpétué par des figures telles que Tahar Haddad et Abdelaziz Thaalbi. Moqdéd Kalatoussa ne cesse d’insister sur le fait que la séparation entre l’Etat et la religion est non seulement au service de la liberté de chacun, mais aussi au service de la liberté de chaque musulman de pratiquer son culte comme il l’entend. Ce droit fondamental aujourd’hui menacé par « islamo-fascistes » doit être restauré. « Wa sanata3amalou ma3a héoulé el salafyine bi kolli 7azm… bi kolli 7azm ! ».

De retour dans la capitale, deux jours plus tard, nous apprenons l’enlèvement du bras droit d’Abou Biyadh, par des militants de Hezb Ettma9’3ir. Abou Dabdoub, le trentenaire à l’origine des violentes attaques ayant visé le Cinéma Afrique Noire et la chaîne de télévision privée Nejjma. Mais ce prédicateur virulent n’est qu’un trophée qui marque l’apogée d’une série d’enlèvements visant de jeunes salafistes. En effet, depuis quelques mois les rebelles d’Ettma9’3ir repliés dans leurs bases-arrières forment des raids sur les villes de Béja, Jendouba, Moknine, Khniss et Ksar Hellal.

Les membres de la milice paramilitaire du parti agissent dans le cadre d’une association-écran dénommée “El Itti7ad li Mou7afadhat el Sefseri ou el Ta9alid el Tounisseya Dhedd el Tma5wir el 5aliji” (l’IMSTTDT5). Cette milice – car il faut appeler un chat un chat – livre une guerre sans merci contre l’influence étrangère véhiculée en Tunisie par les « islamo-fascistes » de Hezb Ettahrir. A la fois attachés au droit pour la femme de se vêtir et de se dévêtir comme bon lui semble, et à la tradition Tunisienne quand il s’agit de se voiler, les membres d’Ettma9’3ir sont prêts à prendre les armes pour combattre le niqab et la burqa, pollution visuelle de la modernité saoudienne importée par les médias satellitaires que le leader Jacques Montali n’hésite pas à fustiger lors de ses nombreux meetings. Les membres de l’IMSTTDT5 ont des backgrounds extrêmement variés : vendeurs de vin au marché noir, universitaires, chômeurs diplômés ou non, chauffeurs de taxi, roubafikia (vendeurs ambulants).

Les miliciens n’hésitent pas à filmer leurs exploits pour les mettre en ligne sur les réseaux sociaux afin de plonger les djihadistes dans la terreur. On voit typiquement dans ces vidéos de « 5atféne » (NDLR : kidnapping) un fourgon noir dont les portent s’ouvrent en pleine rue pour permettre à des militants cagoulés et armés de « zollates » d’embarquer un jeune barbu. Dans l’un des enregistrements les plus récents, on peut voir quatre jeunes du quartier Lafayette à Tunis attraper un prédicateur salafiste au milieu d’une rue bondée. Les trois plus jeunes rebelles agrippent le wahhabite vêtu d’un long qamis (NDLR : sorte de robe moyen-orientale), d’un jogging et de baskets Nike Air Max, tandis que l’aîné lui administre une humiliation cuisante en lui ôtant son pantalon « Ya Tata ! Idha t7ebb telbess rouba, elbess’ha 3la 9a3da, fokk a3lik mel serouél ! ». Cet extrait nous indiquent que la résistance, autrefois cantonnée aux petites villes a gagné la capitale.

Les jeunes et les moins jeunes sont de plus en plus séduits par ces vidéos de propagande et ces coups d’éclat par lesquels Hezb Ettma9’3ir part à la reconquête de la dignité bafouée des Tunisiens. « Il faut reprendre nos droits par la force, surtout lorsqu’on voit que le gouvernement est impuissant et passif, voire complice, face aux abus et aux violences que nous font subir les fanatiques salafistes », nous confie Malek, 26 ans. Un instituteur ayant souhaité garder l’anonymat ajoute « Je suis contre la violence, mais je soutiens Hezb Ettma9’3ir car c’est de la légitime défense. On ne peut pas se contenter de lutter contre les fascistes avec de beaux discours. Il faut les neutraliser, jouer avec eux à armes égales, étant donné que l’Etat ferme les yeux, et retourner leur arme préférée contre eux : la peur et l’intimidation ». Dans les cafés de la banlieue de Tunis, nombreux sont ceux qui caressent l’espoir d’une nouvelle révolution, cette fois-ci achevée, et qui débarrasserait la Tunisie de ce gouvernement corrompu et qui permettrait au peuple de s’affranchir de la terreur entretenue par les salafistes.  A Tunis, les choses commencent à bouger et l’on attend avec anxiété le jour où la résistance éclatera. Selon la rumeur, des cellules clandestines rejointes par de nombreux jeunes se forment pour préparer l’affrontement avec les barbus d’Abou Biyadh, dont l’organisation se trouve affaiblie par l’enlèvement de plusieurs de ses cadres, dont le charismatique Abou Dabdboub. Reste à savoir si la Police et l’armée se joindront à la population le moment venu.

Peu après la fin de notre reportage, de violents affrontements ont eu lieu à l’occasion du congrès annuel de Hezb Ettma9’3ir qui s’est tenu sur la place du marché de Boussalsla à La Marsa. L’évènement a rassemblé plus de 5 000 militants et sympathisants d’Ettma9’3ir, le parti de la rébellion, que l’on nomme désormais « les Gens du Jour du Jugement Dernier ». Selon les analystes avertis, cet incident marque l’aube d’une nouvelle révolution. La prochaine étape serait le Palais de Carthage, où le Président Rachid Gannouchou a ses quartiers. Affaire à suivre…

Habib Sayah

Catégories :Tunisie

La Tunisie, un pays arabe ?

« Nous les Arabes avons fait… Nous les Arabes avons inventé… Nous sommes fiers d’être Arabes… ! » Ces phrases semblent si artificielles dans la bouche d’un tunisien !

La culture tunisienne et les tunisiens sont-ils arabes ?

Certes, l’influence arabe a été grande dans la construction de la culture tunisienne. Suite aux invasions arabes du 7e siècle, les Arabes ont su éliminer de la culture tunisienne les vestiges de son passé païen et chrétien : La Tunisie, avant d’être arabe, a été successivement, phénicienne, carthaginoise ou punique, province romaine, chrétienne, siège de l’Eglise d’Afrique. Elle est ensuite passée sous domination vandale, puis byzantine pour être enfin conquise par les Arabes.

Les Arabes ont su imposer leur langue en Tunisie, ainsi que leur religion. En cela, la Tunisie a été profondément arabe pendant un millénaire, dans la période médiévale.

La conquête ottomane a permis à la Tunisie une certaine émancipation. La Tunisie ottomane est devenue, comme Istanbul, et d’autres cités ottomanes, une terre d’accueil, cosmopolite. La culture tunisienne a alors été redessinée, non seulement par l’influence turque, mais également à travers les innombrables vagues d’immigration de peuples étrangers vers la Tunisie. Tunis, notamment, était un véritable melting pot dès le 17e siècle. Y cohabitaient et s’y mêlaient des populations aux origines et aux langues diverses : arabes, juifs sépharades, berbères, maures, sénégalais, maliens, soudanais, espagnols, siciliens, italiens, sardes, maltais, français, grecs, chypriotes, turcs, géorgiens, abkhazes, circassiens et autres peuples du Caucase etc. En cela, la Tunisie était ottomane car elle ressemblait au reste de l’Empire : mosaïque pluriethnique, multiconfessionnelle et essentiellement méditerranéenne.

Ces nombreux peuples n’ont pas simplement transité par les terres tunisiennes. Ils s’y sont installées, y ont vécu, apportant avec eux leur culture et leur langue. Ainsi, la lange et la culture tunisiennes, qui n’étaient plus qu’arabes à la fin du Moyen-âge, se sont-elles enrichies de mille influences, pour devenir uniques, originales, et surtout méditerranéennes.

Cette Tunisie, à travers la mise en place du Beylicat et de sa stabilité, est restée ottomane et méditerranéenne. Seule une influence de plus s’est ajoutée à cette mosaïque : la culture française, par l’instauration du Protectorat.

C’est le fruit de ce mélange qui constitue notre culture actuelle, car la culture proprement tunisienne s’est formée pendant la période ottomane, et a perduré.

Les tunisiens, par je ne sais quel enchantement, semblent vouloir revenir sur leur passé arabe et se définir comme arabes. Or, il semble extrêmement réducteur de réduire la culture tunisienne à l’arabité. Mais ce compromis artificiel repose sur le désir de se rattacher à un passé glorieux, celui de Haroun El Rachid, de l’Empire Arabe qui s’est étendu de l’Espagne aux Indes… Mais vouloir s’attribuer une gloire qui nous est étrangère, et à laquelle nous n’avons pas participé me semble être le symptôme d’un profond malaise. Et puis, il semble difficile de comprendre que l’on puisse être fier d’être Arabe (surtout quand on n’est pas arabe), c’est à dire se rattacher à un peuple et à une culture qui vivent dans un obscur Moyen-âge depuis le 16e siècle, et dont on a du mal à voir la sortie.

On aurait pu trouver plus glorieux et moins agonisant dans notre histoire pour raviver notre fierté : Carthage, Rome, l’Empire Ottoman…

Mais ce que je vous propose ici, ce n’est d’affirmer de manière pathétique notre fierté pour un passé auquel nous n’avons pas participé. Je vous propose plutôt d’affirmer la réalité de ce que nous sommes.

Si les pays voisins du Maghreb peuvent de manière réaliste se déclarer Arabo-Berbères, les Tunisiens ne le peuvent pas, du fait des spécificités de leur histoire, des multiples conquêtes, et des mille origines de ce peuple et de cette culture. Certains arabes voient dans la Tunisie une sorte de culture bâtarde, ni Arabe, ni Occidentale, ou bien un peu des deux. Ceux-là n’ont rien compris, à part le fait que nous ne sommes pas arabes, du moins pas seulement. Nous ne sommes pas plus arabes qu’italiens ou turcs.

La culture tunisienne est unique, originale, elle a été façonnée par les échanges et les implantations de nombreux peuples. Nous sommes avant tout tunisiens, et il serait stupide de renier l’essentiel de notre culture pour nous dire arabes. La culture tunisienne est cette mosaïque méditerranéenne unique en son genre. Nous ne pouvons pas réduire la Tunisie à un sous-ensemble de sa culture. Tout au plus, peut-on dire que la culture tunisienne est avant tout tunisienne, mais qu’elle s’insère dans la culture méditerranéenne et ottomane. C’est aussi cette spécificité culturelle qui a permis à la Tunisie d’accéder à la modernité, voyant apparaitre des thèses rationalistes et en faveur de l’émancipation de la Femme, chez les théologiens tunisiens, tels que Cheikh Salem Bouhageb, dès le 19e siècle, alors que la femme est encore un objet dans le reste du monde arabe qui ne nous ressemble pas.

Cette affirmation se vérifie lorsqu’on confronte un tunisien à un étranger : il comprendra sans doute mieux la langue maltaise que celle du yéménite ou même du marocain, s’identifiera plus facilement aux moeurs du grec ou du sicilien qu’à celles du libyen ou du koweïtien, reconnaitra une partie de ses plats nationaux à la table du turc, de l’arménien, du circassien, tous ottomans, de l’algérien, maghrébin comme lui, mais ne saurait nommer un plat saoudien.

Cela conduit à affirmer que les tunisiens, bien avant d’être arabes, sont méditerranéens.

Catégories :Tunisie

Samedi Noir à Radès

Ce qui s’est passé hier à Cité El Mellaha à Radès est d’une extrême gravité. En représailles d’une manifestation accusant un responsable du parti Ennahdha d’avoir reçu de l’argent pour faciliter des recrutements dans le secteur public, la Police Nationale, ainsi que des militants du parti islamiste s’en sont pris aux habitants du quartier.

Suite à ladite manifestation, les forces de l’ordre, accompagnées de militants d’Ennahdha, ont fait irruption dans les ruelles de la Cité El Mellaha, après y avoir lancé des bombes lacrymogènes. Non contents de semer la terreur dans cette zone résidentielle, les policiers et les soldats de fortune qui les accompagnaient ont passé à tabac les passantes et les passants. Par la suite, ils ont pénétré de force dans plusieurs maisons et appartements, pour y commettre des arrestations arbitraires. Vieillards et enfants, dans la rue ou dans leur maison, n’ont pas été épargnés. Cependant, il semble que les femmes étaient spécifiquement prises pour cible, battues et insultées. Par la même occasion, ces escadrons ont détruit la propriété privée des habitants de la Cité El Mellaha : portes et fenêtres défoncées, meubles brisés…

A quelques jours des évènements du 9 avril 2012, la confusion entre parti et Etat semble se faire plus saillante ; et les forces de police agissent de concert avec  les militants nadhaouis, avec lesquels elles partagent leur monopole de l’usage de la force, en vue de défendre les intérêts particuliers du parti au pouvoir.

Mais au-delà de tout, ce samedi 14 avril 2012, une nouvelle étape fut franchie. En effet, jamais des citoyens tunisiens n’ont autant craint pour leur sûreté, car les sanctuaires qu’étaient leurs maisons ont été violés et souillés par le nouveau Parti.

Je laisse la parole aux habitants de Radès qui ont livré leur témoignage aux reporters de Radio Kalima.

Catégories :Tunisie

Djihad : La face cachée du salafisme en Tunisie

Article publié dans le magazine Réalités – N° 1372 du 12 avril 2012. Cet article ne peut être reproduit sans l’autorisation de Réalités.

Par Habib Sayah

Alors que Ben Ali se présentait comme le seul rempart efficace contre le terrorisme en Tunisie, avec l’annonce, le 14 février 2012, du démantèlement d’un réseau lié à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) composé de trois personnes, le Ministre de l’Intérieur Ali Laarayedh entendait démontrer le contraire en persuadant le monde que la lutte contre le terrorisme n’est pas l’apanage des despotes prétendument éclairés qui gouvernaient le monde arabe, mais que c’est aussi l’affaire des dirigeants islamistes. On peut toutefois se demander si l’arrestation de trois djihadistes n’est pas qu’un coup d’épée dans l’eau, destiné à rassurer le public sur la capacité du gouvernement islamiste à maintenir la sécurité, et à se montrer à la hauteur des attentes des partenaires occidentaux.

Le démantèlement d’un « réseau » composé de trois djihadistes n’est-il pas l’arbre qui cache la forêt ? En tout cas, un autre réseau salafiste djihadiste, encore anonyme pour le grand public, plus solide, plus consistant et plus inquiétant agit en toute impunité. Ses actions, qui agitent régulièrement la société tunisienne depuis un an, sont souvent attribuées à tort au parti non autorisé Hizb ut-Tahrir, qui appartient en réalité à la mouvance du salafisme « politique », qui prône l’islamisation de la société par la voie de la persuasion.

De simples prêcheurs ?

Le cinéma Africart, la chaîne Nessma TV et la faculté de La Manouba furent les premières cibles d’une organisation méconnue, qui se trouve également derrière l’éphémère “émirat” de Sejnane et ses prisons improvisées où l’on torturait les “mécréants”. Ressentis comme des incidents isolés, ces événements semblent pourtant liés à deux personnalités qui, pour l’heure, restent tapies dans l’ombre. Il s’agit de Abou Iyadh, qui se présente aujourd’hui comme un simple prêcheur du quartier populaire de Tunis, la Cité Ettadhamen, et de Abou Ayoub, imam de la mosquée de Oued Ellil dans le gouvernorat de La Manouba.

Abou Iyadh al-Tounsi a fait ses premières apparitions sur Internet au début de l’année 2011 avec des vidéos de prêches à travers lesquels il s’adresse au peuple tunisien pour propager la pensée salafiste. Ce prédicateur quincagénaire sillonne le pays depuis plus d’un an pour répandre la bonne parole. Entre un prêche enflammé sur la supériorité des musulmans à Bouzid (qu’il se refuse à appeler Sidi Bouzid, préférant Bouzid Al Islam) et un dars (leçon) sur le statut inférieur de la femme dans la chari’a à La Marsa, on peut voir ce cheikh charismatique discourir à Mahdia, où il affiche une barbe noire imposante, toujours vêtu de son qamis blanc et de sa calotte noire, une tenue sobre qu’il préfère aux blousons bombers et aux espadrilles Nike Air de ses jeunes disciples, dont l’accoutrement est la cible des moqueries de la blogosphère. La seule excentricité qu’il se permet de temps en temps est un keffieh noir et blanc qu’il accroche autour de son cou, à la manière des combattants. Contrairement au jeune Abou Ayoub, il n’hésite pas à troquer l’arabe classique pour le franc-parler tunisien . Avec lui, point de prêches ennuyeux truffés de références à Ibn Taymiyya . Abou Iyadh parle simplement, avec l’assurance d’un chef et le ton rassurant d’un ami.

Abou Iyadh l’afghan

Abou Iyadh accole à son nom de guerre le qualificatif « al-Tounsi » – le tunisien -, qu’il a hérité de ses années passées en exil. De son vrai nom Seifallah Ben Hassine , Abou Iyadh n’est pas l’un de ces imams de banlieue que la révolution nous a apportés d’Allemagne, de Belgique ou de France. Non, son parcours est moins banal. Il est issu du Front Islamique Tunisien (FIT), la branche armée d’Ennahdha , fondée par Rached Ghannouchi en 1986. Ces années de formation lui permettent d’établir des contacts avec d’autres groupes islamiques armés, tels que le GIA algérien ou le GICL libyen fondé par Abdelhakim Belhaj l’actuel commandant du conseil militaire de Tripoli.

En 2000, après s’être engagé dans le djihad en Afghanistan, Abou Iyadh al-Tounsi crée sa propre cellule terroriste, le Groupe Combattant Tunisien (GCT) avec Tarek Maaroufi, en collaboration étroite avec al-Qaïda. Tandis qu’un rapport sur le terrorisme du Département d’Etat américain décrit Maaroufi comme un home-clé de l’organisation, Abou Iyadh est identifié comme le leader .

Le GCT installe ses quartiers dans un camp de Jalalabad, carrefour commercial situé à mi-chemin entre Kaboul et Peshawar au Pakistan, où Abou Iyadh et ses hommes séjourneront à plusieurs reprises. Très vite, le GCT devient une entreprise prospère avec des filiales en France, en Italie, au Royaume-Uni et au Pays-Bas. Maaroufi, en plus de piloter les opérations en Europe, s’occupe de forger de faux papiers aux djihadistes qu’il recrute, pour les expédier à Jalalabad où l’émir Abou Iyadh les forme au combat avant de les mener au front. Le succès ne tarde pas à arriver pour Abou Iyadh qui organise méticuleusement l’assassinat d’Ahmed Shah Massoud, plus connu sous le nom de Commandant Massoud . Les hommes d’Abou Iyadh réussissent à approcher le leader afghan de la résistance contre les Taliban, en se faisant passer pour des journalistes. Ils activent alors l’engin explosif qu’ils avaient dissimulé dans leur caméra, deux jours avant les attaques du 11 septembre 2001. Mais pour l’émir, l’aventure se termine en 2003 lorsqu’il est capturé par les autorités turques qui l’extraderont vers son pays natal, la Tunisie.

Selon les rapports américains sur les détenus de Guantanamo, Abou Iyadh aurait livré au cours de sa détention des informations au Ministère de l’Intérieur tunisien au sujet de ses anciens collaborateurs du GCT . Au même moment, plusieurs ONG, dont Amnesty International, plaidaient en vain pour la libération de ce « prisonnier politique », qui subissait la torture dans les geôles de Ben Ali. Il faudra attendre la révolution de 2011 pour qu’il soit remis en liberté, à l’occasion de l’amnistie générale du 18 février décidée par le Premier Ministre Mohamed Ghannouchi. Quant à son compagnon Tarek Maaroufi, détenu en Belgique depuis 2001, il a pu faire un triomphal retour au pays, en toute impunité, le 24 mars dernier. Le lendemain, Abou Iyadh lancera l’appel à l’inscription de la charia dans la Constitution tunisienne.

Abou Ayoub, le bourreau de Nessma TV

Immédiatement après sa sortie de prison, Abou Iyadh fonde Ansar al-Chari’a avec le jeune imam énigmatique Abou Ayoub al-Tounsi (encore un !), âgé de trente ans. C’est ce dernier qui, dans une vidéo datant d’octobre 2011 appellera les salafistes à attaquer le siège de la chaîne de télévision Nessma . Le prédicateur accuse ce média de promouvoir le blasphème en diffusant le dessin animé Persepolis dans lequel on peut voir une représentation de Dieu. « Nous ne rentrerons pas chez nous avant d’avoir démoli votre siège, et détruit tout ce que vous avez construit […] s’il le faut, nous retournerons en prison et nous mourrons » déclara-t-il calmement, avant d’encourager ses disciples « Combattez dans le chemin d’Allah ! ». On le reverra plus tard sur le parvis du Palais de Justice de Tunis pour soutenir le procès intenté contre la chaîne Nessma et son dirigeant Nabil Karoui . Abou Ayoub était-il étranger à l’attaque au cocktail Molotov menée par de jeunes salafistes contre la résidence de Karoui quelques mois plus tôt ? Difficile de le croire.

Al Khatib Al Idrissi, l’idéologue

L’autre personnage-clé d’Ansar al-Chari’a se fait appeler al-Khatib al-Idrissi, ou encore al-cheikh al-dharir, le cheikh aveugle. Originaire de Sidi Bouzid, ce prédicateur mystérieux a vécu de longues années en Arabie Saoudite, où il a suivi des cours de théologie islamique auprès de penseurs wahhabites virulents tels que le cheikh Abdelaziz Bin Baz, connu pour sa misogynie et sa fatwa dans laquelle il a affirmé que la Terre était plate. Bin Baz s’est également illustré pour avoir financé et soutenu le terroriste Juhayman al-Otaybi, tristement célèbre pour avoir commis la prise d’otage de la Grande Mosquée de la Mecque en 1979. L’influence de Bin Baz était tellement grande que le Roi Fahd a un jour confié « Si des élections étaient organisées demain, Bin Baz nous battrait sans même avoir besoin de sortir de sa maison ».

De retour en Tunisie, al-Khatib al-Idrissi devient un pilier incontournable de la communauté salafiste, attirant à lui des centaines de jeunes qui viennent lui demander conseil. Ses dourous haineux emplissent les mosquées. La plateforme numérique Al-Qayrawen.com, proche d’Ansar al-Chari’a, diffuse les enregistrements audio de ses prêches, tandis que les réseaux sociaux propagent ses vidéos. Mais jamais on ne verra le cheikh, car la caméra, toujours dirigée vers le public jeune et nombreux, ne fait jamais face au visage d’Idrissi. Sans doute parce-que ce dernier est naturellement hostile à la représentation… Ou bien est-ce par égard pour ce quinquagénaire atteint de cécité ? Parmi les rares informations que nous avons pu recueillir sur le cheikh aveugle, la plus frappante est celle de son arrestation après qu’il a autorisé par une fatwa le déclenchement de l’opération terroriste du « groupe de Soliman » en 2007. Comme Abou Iyadh, il a bénéficié en 2011 de l’amnistie générale en faveur des « prisonniers politiques ».

Le parcours de ce triumvirat qui dirige Ansar al-Chari’a permet en tout cas d’écarter tout doute au sujet des visées djihadistes de cette organisation qui se dissimule souvent sous les apparences du salafisme de prédication, mouvance qui ne prône pas le recours à la violence.

Ansar al-Chari’a, Ennahdha et le CPR

A la vue de ce bilan sulfureux, on pourrait imaginer que Ansar al-Chari’a, cette organisation djihadiste qui appelle à la violence et sème le trouble, n’est pas dans les bons papiers des hommes politiques tunisiens. Pourtant, au mois de mai 2011 se tenait dans la ville de Sidi Bouzid le congrès de Ansar al-Chari’a, auquel étaient conviés le député Sadok Chourou d’Ennahdha , ainsi que Abderraouf Ayadi, successeur controversé du Président de la République Moncef Marzouki à la tête de son parti, le CPR. On ne s’étonne guère de voir Chourou en compagnie des salafistes depuis que le député a affirmé en pleine assemblée constituante qu’il fallait crucifier les grévistes et les démembrer, citation coranique à l’appui. Quant à la présence d’Abderraouf Ayadi, elle confirme le tiraillement du CPR entre une aile gauchiste favorable à l’institution d’un « Etat civil », et une tendance islamiste qui fournit des efforts considérables pour pérenniser l’alliance avec Ennahdha. Nullement embarrassé par la révélation de sa présence au congrès de Ansar al-Chari’a, le leader du CPR, au cours d’une interview accordée à la radio Shems FM, s’est déclaré « honoré » par l’hommage que lui ont rendu les militants salafistes pour le soutien qu’il leur a apportés.

Malgré les collusions entre Ansar al-Shari’a et de nombreux dirigeants d’Ennahdha, le parti islamiste semble vouloir couper les ponts avec les jihadistes, notamment en faisant marche arrière sur l’inscription de la Shari’a dans la Constitution. C’est en tout cas ce que confirment les récentes déclarations du Ministre de l’Intérieur Ali Larayedh selon lequel « le phénomène salafiste est le plus grand danger pour la Tunisie ». On peut toutefois se demander s’il ne s’agit pas d’un choix risqué, voire illusoire, alors que l’appel d’Abou Iyadh du 25 mars a rassemblé des milliers de nahdhaouis sous le drapeau noir des djihadistes en face du Palais du Bardo. Les principaux dirigeants d’Ennahdha jouent la carte du modernisme alors même que leur base militante, déjà radicale, est en train de tomber en masse sous la néfaste influence d’Ansar al-Shari’a.

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Entre Islam et Liberté : une conversation avec Habib Sayah sur la nouvelle Tunisie

Interview publié en version française sur Contrepoints.org et en version italienne sur le site de Libertiamo

Propos recueillis pour le think-tank italien Libertiamo par Marco Faraci, chroniqueur d’opinion, essayiste libéral, et membre de Libertiamo.


MF- Habib, tout d’abord quel est le positionnement de ta liste et quel était l’esprit de votre participation?

HS- Sawt Mostakel est une liste indépendante, à la tête de laquelle était candidate la militante des droits de l’Homme Amira Yahyaoui, dont j’étais également candidat avec Yossra Messai, Khalil Ben Mlouka et Imen Braham. La liste, dont le nom signifie en arabe « Voix Indépendante », se présentait aux élections de l’Assemblée Constituante pour les sièges réservés aux tunisiens résidant à l’étranger.

Face au manque d’intérêt des partis pour la question de la Constitution, nous avons jugé utile de proposer un projet de constitution qui garantisse le respect des libertés individuelles, ainsi qu’un régime respectant l’équilibre et la séparation des pouvoirs. En effet, les rares partis qui ont présenté des propositions constitutionnelles au milieu de leur programme qui ressemblait plus à un programme d’élections législatives, pensent la Constitution à la lumière de leurs propres intérêts partisans. Or, la Constitution, c’est les règles du jeu politique et il nous semblait inadmissible de confier son écriture aux seuls acteurs du jeu politique.

Bien que n’ayant pas remporté de sièges à l’assemblée, nous continuerons à défendre nos propositions constitutionnelles en dehors de l’hémicycle : liberté individuelle, égalité des sexes, sécularité de l’État, primauté de la Constitution etc.


Quelle est ta réaction face au succès d’Ennahdha? Crois-tu que ce soit un danger potentiel pour la Tunisie et que certaines libertés civiles risquent maintenant d’être limitées?

Le succès d’Ennahdha était en effet prévisible. Nul doute que le parti islamiste allait obtenir le plus gros score à l’issue de ces élections. Pour autant, il faut éviter de s’affoler et regarder les résultats à la loupe : Ennahdha est la première force politique du pays, mais elle n’a pas obtenu la majorité des sièges, encore moins des voix des Tunisiens ! Il ne faut pas parler de victoire d’Ennahdha, mais il faut surtout voir que 60 à 70% des électeurs ont voté pour des partis laïcs.

Si Ennahdha parvient à former un gouvernement d’union nationale, elle gouvernera avec face à elle plusieurs garde-fous : un gouvernement composé tant de laïcs que d’islamistes et une forte opposition laïque.


Cependant, face à un possible virage islamiste, ne risque-t-on pas de regretter Ben Ali?

En plus d’avoir une réelle opposition face à elle au sein de l’Assemblée et dans la rue, Ennahdha va devoir composer avec l’héritage socio-culturel des Tunisiens. En effet, la Tunisie est le seul pays arabe à avoir refusé l’inscription de la Charia dans sa constitution au moment de l’Indépendance. Cette tendance à la sécularisation est vécue par la majorité des Tunisiens comme un acquis, voire un véritable trésor qu’il faut conserver.

Ennahdha a su gagner la sympathie de nombreux tunisiens. Ce parti a fait une campagne remarquable, et possède à son actif plusieurs décennies de répression subie par ses militants. Mais le succès d’Ennahdha doit beaucoup aux lacunes de la stratégie des partis laïcs qui étaient trop divisés. La réalité est que les Tunisiens ne se laisseront pas priver de leurs libertés et qu’Ennahdha devra gouverner dans un régime démocratique. Un scénario à l’iranienne n’est donc pas envisageable, et les dirigeants d’Ennahdha sont conscients que les Tunisiens sont sur leurs garde car ils ont fait campagne en affirmant qu’ils maintiendraient les acquis de la femme tunisienne et ne reviendraient pas sur les libertés individuelles. N’est-ce pas Houcine Jaziri (porte-parole d’Ennahdha à Paris) qui a dit devant 200 étudiants tunisiens au mois de janvier : « Avec nous, tu vas dans les bars, tu vas dans les mosquées, tu fais l’homosexuel, la lesbienne, tu fais ce que tu veux. C’est la liberté. » ?

Le succès d’Ennahdha n’est pas significatif à l’heure actuelle. Mais ses dirigeants sont patients et savent qu’ils doivent agir en douceur sur les mentalités afin que dans 5 ans les Tunisiens soient en quelque sorte progressivement anesthésiés et de plus en plus perméables aux idées islamistes et moins attachés à leur liberté. Car toute remise en cause brutale des libertés de la part des islamistes susciterait l’opposition des Tunisiens.

À nous aujourd’hui d’accepter le jeu démocratique et d’agir sur les mentalités, que ce soit dans l’opposition démocratique ou dans la société civile, afin de maintenir l’exception tunisienne ; c’est-à-dire concilier Islam et liberté.


Quelle est ton opinion d’ensemble sur le processus de démocratisation? Es-tu satisfait où penses-tu que des erreurs ont été commises?

Les observateurs sont unanimes : ces élections sont une réussite historique. Malgré plusieurs dépassements, qui s’expliquent dans une démocratie naissante, le processus était impeccable pour un pays qui n’a jamais connu d’élections démocratiques.

On nous disait il y a quelques mois que les Tunisiens n’étaient pas prêts pour la démocratie, et on prédisait des débordements, des émeutes et même des attentats qui feraient échec au processus électoral. Mais lorsque nous avons vu ces millions de tunisiennes et de tunisiens de 18 à 110 ans heureux de faire la queue pendant plusieurs heures pour exprimer leurs choix politiques en présence de plus de 100 nouveaux partis, nous ne pouvions qu’être fiers. Nous avons franchi un cap civilisationnel, une nouvelle étape dans la conscience politique.


Quel est ton avis sur les partis laïcs de Tunisie? Quelles sont leurs limites et pourquoi ont-ils obtenu un score décevant?

S’il est évident que ces élections marquent le succès d’Ennahdha, on ne peut pas dire que la Tunisie a opté pour l’islamisme. En plus de relativiser la défaite des laïcs – car plus de 60% des Tunisiens ont opté pour autre chose qu’Ennahdha – , deux éléments permettent d’en comprendre les raisons : la division des partis non-islamistes et leur discours. La victoire d’Ennahdha est moins due à la popularité de l’islam politique qu’à des erreurs de stratégie politique commises par les laïcs.

Tandis que les islamistes étaient réunis autour d’un seul grand parti, les partisans de la sécularité se sont trouvés divisés entre plusieurs partis de taille moyenne (principalement le Ettakatol, le PDP, le PDM et Afek). Chacun ayant la prétention de gagner sa propre place dans l’Assemblée afin de construire sa légitimité, ils ont refusé de se rassembler dans des listes communes alors qu’ils appartiennent pour la plupart à la même famille politique. Ainsi divisés, la plupart de ces partis n’ont pas atteint la masse critique nécessaire pour obtenir des sièges dans les petites et moyennes circonscriptions. Résultat : dans une circonscription pourvue de 5 sièges, Ettakatol, PDP, PDM et Afek réunis pouvaient représenter 75% des voix. Ettakatol, ayant obtenu le plus grand succès parmi les laïcs, a recueilli des sièges, mais les voix accordées aux autres partis « progressistes » sont parties en fumée. La victoire d’Ennahdha s’explique donc surtout par le fractionnement des voix des laïcs. Ces derniers auraient pu réunir une majorité absolue des sièges à l’assemblée s’ils s’étaient unis en amont des élections.

L’autre explication de la défaite des laïcs se trouve dans leur communication, qui était souvent très agressive à l’encontre d’Ennahdha. Ils ont seulement réussi à faire peur au Tunisien qui a fini par assimiler la laïcité à un athéisme d’État et qui a donc fini par se tourner vers Ennahdha qui semblait avoir la posture la plus rassurante et qui a su mettre à son profit les attaques des laïcs en réagissant de manière intelligente et en continuant à se rapprocher de la population par un travail de terrain méticuleux… et non sans une certaine dose démagogie : organisation de mariages collectifs financés par le parti islamiste, distribution d’argent aux plus démunis etc.


Comment est-ce que tu juges le résultat du vote des tunisiens à l’étranger? Comment est-ce qu’on peut expliquer le succès d’Ennhadha même parmi les tunisiens qui vivent en Occident?

Le score d’Ennahdha dans des pays comme le Qatar, l’Arabie Saoudite ou les Émirats-Arabes-Unis s’expliquent parfaitement pour des raisons sociologiques évidentes. Dans les autres petites circonscriptions (Allemagne, Italie, Amérique et reste de l’Europe), le petit nombre de sièges (1 à 2 sièges par circonscription) est la principale raison de cette « vague verte » : les « progressistes » étant divisés n’ont pas pu obtenir individuellement un plus gros score que les islamistes réunis autour d’Ennahdha. En revanche, dans d’importantes circonscriptions comme France Sud et France Nord (5 sièges chacune), on voit qu’Ennahdha a dû partager les sièges avec les laïcs, mais a tout de même recueilli 40% des sièges avec seulement 30% des voix, du fait du mode de scrutin.


Aujourd’hui quelle est la coalition de gouvernement la plus probable et quel est ton avis à son égard?

Avec 40% des sièges à l’Assemblée, Ennahdha ne peut en effet gouverner seule. La coalition qui se dessine rassemblera certainement le Congrès Pour la République, un parti qui se dit de centre-gauche mais qui a un positionnement ambigu, prônant à la fois un État civil et un rapprochement avec Ennahdha. D’autre part, le leader d’Ettakatol, Mustapha Ben Jaafar souhaite briguer la Présidence de la République, sous le prétexte de l’union nationale. Or, il serait préjudiciable aux laïcs qu’Ettakatol se compromette pour une présidence honorifique en entrant dans un gouvernement où elle ne pèsera pas et dont elle subira les décisions, d’autant qu’Ennahdha se trouve aux antipodes des conceptions des militants d’Ettakatol. Ben Jaafar serait plus utile comme leader de l’opposition que comme caution laïque d’un gouvernement à majorité islamiste.

La grande question reste celle d’Al Aridha (la Pétition), une liste indépendante derrière laquelle se trouve Hachmi Hamdi, un conservateur qui a frayé avec Ennahdha dans les années 1980, et qui est devenu un ardent défenseur de Ben Ali après avoir offert les ondes de sa chaîne de télé (Al Mustakilla, diffusée à partir de Londres) à l’opposition. Personnage difficile à cerner, il a créé la surprise en obtenant plus de 10% des sièges alors que nul ne s’y attendait. La candidature d’Al Aridha, passée inaperçue n’était pas prise au sérieux et semblait folklorique. Quel sera son positionnement ? C’est difficile à dire, étant donné le nom du parti sur lequel elle s’appuie : le Parti Conservateur Progressiste ! Mais une plainte a été déposée en vue de l’annulation de cette liste en raison de l’opacité de son financement. Affaire à suivre…

NDLR : au cours des dernières heures Al Airdha a été disqualifié dans plusieurs circonscriptions et ce parti menace de boycotter l’Assemblée.


Si les islamistes ont remporté une victoire dans un pays laïc comme la Tunisie, que va-t-il se passer dans des pays comme l’Égypte ou la Libye, où les positions fondamentalistes sont bien plus enracinées ? Est-ce qu’on va assister à une dérive islamiste ?

La Tunisie n´est pas à l’abri du risque d´une dictature au nom d’Allah, à terme. Mais elle bénéficie d´un rempart constitué par son histoire et sa tradition libérale. Ce rempart est renforcé par l´éducation des Tunisiens.

L´Égypte est davantage en proie à ce danger, du fait de réalités sociologiques et d´ordre culturel, mais aussi parce que les brèches qui permettront la dictature religieuse existent déjà : la Charia est déjà l’une des sources du droit égyptien (la Tunisie étant le seul pays arabe à avoir sécularisé son droit). Mais j´ai confiance en la jeunesse égyptienne pour résister.

Pour ce qui est de la Libye, les 40 ans de dictature sous un régime obscurantiste ne laissent présager rien de bon, et on le voit déjà dans les déclarations récentes du CNT.


Tu es un libéral. D’un point de vue réaliste et pragmatique, quelle est ta vision d’un libéralisme « possible » en Tunisie?

Les Tunisiens sont attachés à leur liberté, j´en suis convaincu. La première étape consiste à rester vigilants afin que cette liberté ne soit pas sournoisement grignotée par nos gouvernants, que ce soit au nom de l’Islam ou par démagogie. Ensuite, il va falloir entamer un travail pédagogique à grande échelle pour développer la conscience politique des Tunisiens car la tentation de troquer sa liberté contre la sécurité et le confort immédiat est parfois trop forte.

La liberté d´entreprendre, n’est pas le droit fondamental le plus menacé, bien qu’il le sera si nous n’agissons pas sur le plan de l´éducation économique. Les Tunisiens ont hérité des français des concepts marxistes qui leur donnent une vision erronée des réalités économiques.

Le danger imminent est l’emprise d’Ennahdha sur les mentalités et la plus grande menace pèse sur les libertés individuelles au nom d’un islam moralisateur et rigoriste. La clé pour contrer cette influence orientale sur notre pratique de l’Islam se trouve dans la renaissance du libéralisme théologique initié en Tunisie par Cheikh Salem Bouhageb. Ce courant de pensée qui fut porté par Kheireddine Pacha, Abdelaziz Thaalbi, Tahar Haddad, Mohamed Charfi, et qui ont fait de la Tunisie ce pays moderne et respectueux de la liberté et de l´égalité des sexes, risque de s’éteindre si nous n´agissons pas. L´un de ses derniers représentants, Mohamed Talbi est en train de subir une campagne de dénigrement de la part d’Ennahdha, qui sait que l´arme qui permettra de décrédibiliser les islamistes se trouve dans le Coran. Aujourd’hui, je veux faire mienne la devise de Mohamed Talbi : « Je veux décrisper les gens, et je veux le faire au nom du Coran. La foi est un choix. Je ne cesserai jamais de dire que l’islam nous donne la liberté, y compris celle d’insulter Dieu… ».

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Le succès des islamistes en Tunisie, ou la voie de la servitude ?

Article initialement publié sur UnMondeLibre.org, le projet francophone d’Atlas Economic Research Foundation

Habib Sayah – Le 27 octobre 2011. Alors que les résultats définitifs des élections de l’Assemblée Constituante n’ont pas encore été rendus publics, nous savons d’ores et déjà que le parti islamiste Ennahdha est arrivé en tête. Que signifient ces résultats ? Quelles perspectives pour la liberté en Tunisie ?

Un succès à relativiser

A l’annonce des premiers résultats, les médias français parlent de « raz-de-marée islamiste » et de « vague verte », mais cela décrit-il la réalité tunisienne ? Il faut regarder ces résultats à la loupe pour constater que plus de 60% des tunisiens ont voté pour des candidats non-islamistes, Ennahdha n’ayant recueilli que 40% des sièges de l’Assemblé Constituante. S’il est évident que ces élections marquent le succès d’Ennahdha, on ne peut pas dire que la Tunisie a opté pour l’islamisme.

En réalité, l’échec cuisant subi par les partisans de la sécularité s’explique moins par la popularité de l’islam politique que par d’innombrables erreurs de stratégie politique.

Tout d’abord, face aux islamistes unis autour d’un seul grand parti, les laïcs ont fait cavalier seul, divisés entre 4 ou 5 partis de taille moyenne, chacun espérant triompher en appelant au vote utile… Ainsi divisés, la plupart de ces partis n’ont pas atteint la masse critique nécessaire pour obtenir des sièges dans les petites et moyennes circonscriptions. Seuls Ettakatol, et dans une moindre mesure le PDP, ont réussi à obtenir suffisamment de sièges. Résultat : alors que l’ensemble des partis dits « progressistes » ont réuni 50% à 75% des voix selon les circonscriptions, ils ont souvent recueilli individuellement des scores insuffisants pour obtenir un siège. Leurs voix sont parties en fumée et ils ont assuré la victoire d’Ennahdha en fragmentant les voix des laïcs, alors que ces derniers auraient pu obtenir une majorité absolue des sièges s’ils s’étaient unis en amont des élections. Mais cela ne suffit pas à expliquer leur défaite. En effet, Ennahdha a tout de même réalisé un formidable travail de terrain alors que les « progressistes » n’ont pas su se rapprocher de la population. Ils ont en outre renforcé Ennahdha en l’attaquant frontalement, et en donnant à croire au tunisien que laïcité était synonyme d’athéisme d’Etat et non de liberté de culte. Ennahdha avait donc la posture la plus rassurante et la stratégie la plus proche du peuple.

Mais le plus surprenant dans ces élections n’est pas le score d’Ennahdha, qui était prévisible, mais celui d’Al Aridha (la Pétition), une liste indépendante inconnue il y a encore quelques jours des observateurs les plus avertis. Cette liste, qui s’appuie sur le Parti Conservateur Progressiste, mené par Hachmi Hamdi originaire de Sidi Bouzid où la révolte a commencé, a obtenu plus de 10% des sièges. Un discours populiste a sans doute fait son succès dans les régions les plus défavorisées. Hamdi, qui dirige la chaîne de télévision Al Mustakillah basée à Londres, a frayé avec les islamistes dans les années 80, avant de devenir le porte-voix du RCD de Ben Ali. Il s’est sans doute appuyé sur les réseaux du RCD pour mener campagne et il semble difficile de prédire quel sera le véritablement positionnement de ce personnage excentrique et imprévisible…


Quelle coalition gouvernementale autour d’Ennahdha ?

Avec ses 40%, Ennahdha ne pourra gouverner seule et formera une coalition que rejoindra certainement le CPR de Moncef Marzouki (10 à 13%), une formation de gauche arabisante favorable à un « Etat civil » mais prônant un rapprochement avec les islamistes. La grande question reste de savoir si Ettakatol, parti laïc crédité de 10% des sièges, acceptera d’entrer dans un gouvernement d’union nationale. Si tel est le cas, il risque servir de caution laïque à un gouvernement à majorité islamiste, alors qu’il serait plus utile comme leader de l’opposition, afin de construire une alternative crédible en vue des prochaines échéances électorales, car si Ennahdha a remporté cette première bataille, il n’est pas question de la laisser dominer l’espace public tunisien.

Le libéralisme théologique pour éviter la voie de la servitude

Hamadi Jebali, pressenti pour le poste de Premier Ministre avait déclaré à l’hebdomadaire Réalités au mois de février que les Tunisiens n’étaient pas prêts pour l’application de la charia, mais qu’à terme il faudrait notamment rétablir les châtiments corporels. Malgré cette bourde, relativement passée inaperçue, les stratèges d’Ennahdha sont patients et savent que l’opinion publique n’est pas prête à se délester de ses libertés au nom d’une pratique rigoriste de l’Islam importée d’Orient. Ils vont donc jouer la carte des bonnes mœurs pour modeler progressivement les mentalités vers plus de conservatisme, mais en attendant ils assurent les Tunisiens qu’ils ne toucheront pas au statut de la femme et aux libertés individuelles. Il faut donc s’attendre à une constitution à première vue acceptable, rédigée de manière suffisamment vague pour contenir les brèches qui permettront à l’avenir d’islamiser le droit tunisien.

La menace islamiste n’est donc pas significative pour les mois et années à venir, mais il est nécessaire de commencer à agir immédiatement, que ce soit dans le cadre d’une opposition démocratique ou à travers la société civile. Les libertés économiques ne sont pas tant menacées, Ennahdha ayant présenté un programme économique relativement libéral, bien que teinté de populisme. Ce sont les libertés individuelles, et surtout l’attachement des Tunisiens à ces libertés qui se trouve aujourd’hui menacé. Il faut donc tirer des leçons du résultat des attaques formulées par les laïcs à l’encontre d’Ennahdha. C’est en effet dans l’Islam même qu’il sera possible de trouver les outils permettant de contrer l’islamisme politique. La clé se situe dans la revivification du libéralisme théologique initié en Tunisie par Salem Bouhageb au 19e siècle en proposant une lecture moderniste du Coran, et qui justifiera plus tard l’égalité des sexes et la sécularisation du droit tunisien, faisant de ce pays l’exception dans le monde arabe. L’approche adéquate ne sera pas savante mais pédagogique, afin que l’esprit libéral de l’Islam s’insinue à nouveau dans la société tunisienne.

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Etude – La Tunisie face aux enjeux régionaux : entre leadership et intégration

Quelle sera la place de la Tunisie libérée dans le Maghreb, et plus largement dans le monde arabe ?

Introduction

Après Bourguiba, une diplomatie bien timide

Au cours de la longue présidence d’Habib Bourguiba, la Tunisie a acquis une position prépondérante dans la diplomatie arabe. Quoi que l’on puisse penser de l’homme, et en dépit des nombreuses dérives de son régime, Bourguiba a su mener une politique étrangère éclairée, portant ainsi la voix raisonnée de la Tunisie à l’occasion des grands débats diplomatiques qui ont animé le monde arabe, notamment en ce qui concerne les perspectives de résolution du conflit israélo-palestinien. De plus, l’esprit pacifique de la politique bourguibienne combiné à une politique de développement relativement efficace, des avancées en matière d’éducation et de droits de la femme, ont permis à cette Tunisie qui s’est distinguée, de bénéficier d’une certaine aura au sein du monde arabe, en dépit des nombreuses atteintes aux droits de l’Homme. Avec le règne de Ben Ali, c’est une Tunisie effacée, timorée et au visage terne, sinon morbide, qui a timidement arpenté les couloirs des chancelleries étrangères, sans le moindre éclat, hormis quelques éclaboussures sanguinolentes, témoins de la répression que subissaient encore journalistes, hommes de loi et militants des droits de l’Homme. En effet, arc-boutée sur les acquis de l’Indépendance que la Tunisie de Ben Ali n’a pas eu l’audace de surpasser, la diplomatie tunisienne avait peu de choses à « vendre » au monde, si ce n’est l’attrait d’une économie plus ou moins stable et des plages bradées au renfort de campagnes publicitaires qui n’ont pas su évoluer au fil des années.

Le nouveau souffle de la Révolution

Avec la Révolution du 14 janvier 2011, c’est une nouvelle voie qui s’ouvre à la Tunisie. La sombre page de Ben Ali étant tournée, la Tunisie, forte d’une nouvelle aura « révolutionnaire », a la possibilité de redéfinir sa diplomatie ainsi que la place qu’elle entend conquérir sur la scène diplomatique arabe. Bourguiba l’avait bien compris, ce ne sont ni nos maigres ressources financières ou minières ni notre population qui n’a pas encore dépassé la barre des 11 millions d’habitants, qui nous permettront d’accéder au rang de leader régional. Pour accéder à une position de leadership, la seule voie est celle d’une diplomatie intelligente, combinée à une économie performante et une culture dynamique. Jusqu’au départ de Ben Ali, la petite Tunisie timide et isolée avait perdu toute légitimité pour prétendre à restaurer son prestige et son influence diplomatique. Avec cette Révolution populaire qui se diffuse au-delà de nos frontières, nous avons construit l’embryon de notre propre légitimité internationale. Et c’est en continuant de tracer la voie que nous avons esquissée que nous pourrons acquérir un rôle majeur sur la scène diplomatique régionale et mondiale.

La Tunisie, leader dans la voie de l’intégration ?

Dans le cadre de ce dossier, nous envisagerons différentes pistes en vue de parvenir à ce nouveau leadership et d’en faire un usage salutaire pour nous-mêmes et pour les peuples voisins.

La clé, dans la poursuite de ce leadership utile, semble être l’idée d’intégration régionale. Cette intégration régionale a connu quelques balbutiements avec la construction maghrébine qui n’a pas porté ses fruits, dans le cadre d’une Union du Maghreb Arabe. En effet, l’UMA était continuellement convalescente, victime de divers blocages et de la mauvaise volonté des différents régimes autocratiques, la dictature ne favorisant ni l’intégration ni les abandons de souveraineté que cette dernière nécessite. Or, même si la Révolution tunisienne ne s’est pas exportée telle quelle chez tous nos voisins, elle a tout de même eu un impact majeur tendant vers une démocratisation de nombreux Etats arabes. Ce « printemps » arabe dont les mots d’ordre proviennent de la rue tunisienne change la donne en matière d’intégration. En effet, des peuples libérés et en possession de leur souveraineté ont plus d’avantages et de facilité à coopérer entre eux sur la voie de la prospérité que des autocrates jalousement assis sur leur pouvoir national.

Au fur et à mesure que la transition démocratique s’approfondira dans les pays arabes, ils pourront tendre vers une union économique et politique à l’instar de la construction qui a permis de fonder l’Union Européenne, tout en tirant des leçons des échecs européens (1), reproduisant uniquement les réussites de ce laboratoire à ciel ouvert qui nous fait face, de l’autre côté de la Méditerranée. En effet, ce n’est ni le panarabisme classique, frappé d’obsolescence, ni un nationalisme arabo-islamique nostalgique qui nous permettront de nous unir, car ces idéologies d’un autre âge ne reflètent pas la réalité de ce que nous sommes et font abstraction de la diversité et des sensibilités nationales au sein de la communauté des Etats arabes. A contre-courant d’un romanticisme nassérien ou de la poursuite d’un illusoire califat islamique transarabe, c’est dans une intégration fondée sur l’échange, la coopération, la raison et le droit que nous pourrons à la fois mettre en commun nos ressources, nous unir pour prospérer, tout en formant une communauté soudée mais respectueuse des souverainetés nationales et de l’identité culturelle spécifique à chaque population. Nous proposons un nouveau panarabisme rationnel et moderne, purgé de tout mysticisme et centré sur la recherche efficiente de la prospérité et sur des valeurs communes plutôt qu’une caricature d’identité.

Dans cette entreprise de construction régionale, l’impulsion pourrait venir de la Tunisie, qui ferait de l’intégration l’un des grands axes de sa politique étrangère. Déjà riche de sa position de pionnier de la marche vers la démocratie arabe, la Tunisie tirerait des avantages de l’intégration qu’elle proposerait à ses voisins. D’une part, outre les bénéfices directement tirés de l’intégration, le rôle d’impulsion que pourrait jouer la Tunisie lui offrirait un fort leadership régional sur le plan diplomatique. D’autre part, il y a l’attrait formidable que représente la possibilité de redessiner l’espace régional dans lequel nous nous insérons.

Premier exportateur de révolutions, ou devrions-nous dire de liberté, la Tunisie pourrait institutionnaliser la « Révolution » sur le plan régional. Il ne s’agirait pas tant d’exporter et encore moins d’imposer notre modèle ou notre révolution en tant que tels, mais d’inviter les peuples voisins à définir avec nous un socle commun à partir duquel chacun de nous moderniserait son modèle national. Le vecteur de cette construction serait la création d’une entité supranationale et interétatique sur le modèle de l’Union Européenne, ayant une vocation fonctionnelle. Cette institution pourrait être fondée par la Tunisie, avec un ou deux autres partenaires qui ont entamé leur transition vers la démocratie et l’état de droit. L’objectif pour la Tunisie et ses partenaires initiaux consisterait à créer une dynamique à partir de cette entité commune qui dessinera un ordre juridique supranational (réglementations communes, institutions communes etc.). En offrant un cadre institutionnel régional permettant d’assurer en commun la consolidation des acquis démocratiques des Etats qui auront choisi d’entamer leur transition, l’accès à cette union des démocraties arabes pourrait constituer un objectif attrayant pour les peuples de la région. En effet, l’existence d’une organisation régionale dotée d’un cadre institutionnel interétatique et articulée autour d’un axe démocratique pourrait constituer une perspective attractive pour les Etats de la région qui seraient incités à opérer à leur tour leur transition démocratique afin de prendre part eux aussi à cette construction et de bénéficier des avantages politiques, techniques et économiques de l’intégration. Cette démocratisation par l’incitation a fait ses preuves lorsque les Etats d’Europe Centrale ont modernisé leur législation en matière de droits de l’Homme et de libertés fondamentales afin d’intégrer l’Union Européenne.

Loin de la chimère de la fusion des Etats-nations à la mode sous Nasser et Kadhafi, cette union des démocraties arabes prendrait la forme d’une coopération renforcée par l’institution d’un ordre juridique supranational : des institutions communes pour appliquer des traités auxquels ont adhéré des Etats souverains et indépendants. Quant à l’identité de ces Etats, il n’est pas intéressant de se limiter aux Etats du Maghreb Arabe. Nous avons pu constater l’échec de l’UMA. C’est pourquoi il faut user de pragmatisme et construire les premiers partenariats avec tout pays arabe qui a entamé une transition démocratique et qui a la volonté de mettre en œuvre l’intégration proposée, afin de ne pas mettre en péril ce projet du fait des blocages que certains pays pourraient exercer. Il ne faut pas avoir peur de commencer à petite échelle avec un niveau de coopération renforcé entre un petit nombre de pays pour ensuite préparer l’extension de l’union lorsque celle-ci aura déjà commencé à porter ses fruits pour les membres fondateurs.

Vous trouverez l’intégralité de l’étude sur UnMondeLibre.org, le site francophone d’Atlas Economic Research Foundation

Notes :

1- Outre la construction d’un lourd appareil bureaucratique, les écueils à éviter sont l’interventionnisme excessif d’une structure supranationale comme l’Union Européenne en matière de réglementation, mais aussi l’idée illusoire d’une politique étrangère commune parfaitement homogène. A cela s’ajoute le bilan mitigé de la monnaie unique.

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