CL 31 octobre 2011 : Habib SAYAH – Elections en Tunisie

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Cette séance se tiendra comme à notre habitude le lundi à 20h30 au café Le Luxembourg, 58 bd St Michel, 75006 paris (croisement avec la rue Mr le prince, M° Luxembourg).

La séance aura pour thème les récentes élections tunisiennes.

Nous aurons l’honneur de recevoir Habib SAYAH, jeune responsable associatif libéral et candidat de la liste Sawt Mostakel à l’Assemblée Constituante dans la circonscription « France 1 » aux élections tunisiennes, dont la récente interview pour le think-tank italien Libertiamo a été reprise par le magazine libéral français Contrepoints.

Les élections tunisiennes du 23 octobre ont vu arriver en tête le parti islamiste Ennahdha (Renaissance) avec environ 40% des suffrages et 90 des 217 sièges, loin devant les partis laïcs qui cumulent 60% des suffrages mais sont émiettés et divisés. Aussi les observateurs de la vie politique tunisienne s’attendent à ce que le nouveau gouvernement soit structuré autour de Ennahdha.

Comment se sont déroulées les élections du 23 octobre et leur campagne ? Quel est le paysage politique dessinés par ces élections ? Qu’est Le résultat des urnes est-il une surprise ? ce que l’islamisme d’ Ennahdha ? La Tunisie se radicalise-t-elle ? Où en est le libéralisme en Tunisie ? Quelles sont les relations entre la pensée politique française et la pensée politique tunisienne ? Quelles seront les lignes fortes de la politique tunisienne des années à venir ? C’est autour de ces questions que nous vous proposons de débattre le lundi 31 octobre 2011 à 20h30 au café Le Luxembourg, 58 bd Saint Michel 75006 Paris !


 

 

 

 

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Entre Islam et Liberté : une conversation avec Habib Sayah sur la nouvelle Tunisie

Interview publié en version française sur Contrepoints.org et en version italienne sur le site de Libertiamo

Propos recueillis pour le think-tank italien Libertiamo par Marco Faraci, chroniqueur d’opinion, essayiste libéral, et membre de Libertiamo.


MF- Habib, tout d’abord quel est le positionnement de ta liste et quel était l’esprit de votre participation?

HS- Sawt Mostakel est une liste indépendante, à la tête de laquelle était candidate la militante des droits de l’Homme Amira Yahyaoui, dont j’étais également candidat avec Yossra Messai, Khalil Ben Mlouka et Imen Braham. La liste, dont le nom signifie en arabe « Voix Indépendante », se présentait aux élections de l’Assemblée Constituante pour les sièges réservés aux tunisiens résidant à l’étranger.

Face au manque d’intérêt des partis pour la question de la Constitution, nous avons jugé utile de proposer un projet de constitution qui garantisse le respect des libertés individuelles, ainsi qu’un régime respectant l’équilibre et la séparation des pouvoirs. En effet, les rares partis qui ont présenté des propositions constitutionnelles au milieu de leur programme qui ressemblait plus à un programme d’élections législatives, pensent la Constitution à la lumière de leurs propres intérêts partisans. Or, la Constitution, c’est les règles du jeu politique et il nous semblait inadmissible de confier son écriture aux seuls acteurs du jeu politique.

Bien que n’ayant pas remporté de sièges à l’assemblée, nous continuerons à défendre nos propositions constitutionnelles en dehors de l’hémicycle : liberté individuelle, égalité des sexes, sécularité de l’État, primauté de la Constitution etc.


Quelle est ta réaction face au succès d’Ennahdha? Crois-tu que ce soit un danger potentiel pour la Tunisie et que certaines libertés civiles risquent maintenant d’être limitées?

Le succès d’Ennahdha était en effet prévisible. Nul doute que le parti islamiste allait obtenir le plus gros score à l’issue de ces élections. Pour autant, il faut éviter de s’affoler et regarder les résultats à la loupe : Ennahdha est la première force politique du pays, mais elle n’a pas obtenu la majorité des sièges, encore moins des voix des Tunisiens ! Il ne faut pas parler de victoire d’Ennahdha, mais il faut surtout voir que 60 à 70% des électeurs ont voté pour des partis laïcs.

Si Ennahdha parvient à former un gouvernement d’union nationale, elle gouvernera avec face à elle plusieurs garde-fous : un gouvernement composé tant de laïcs que d’islamistes et une forte opposition laïque.


Cependant, face à un possible virage islamiste, ne risque-t-on pas de regretter Ben Ali?

En plus d’avoir une réelle opposition face à elle au sein de l’Assemblée et dans la rue, Ennahdha va devoir composer avec l’héritage socio-culturel des Tunisiens. En effet, la Tunisie est le seul pays arabe à avoir refusé l’inscription de la Charia dans sa constitution au moment de l’Indépendance. Cette tendance à la sécularisation est vécue par la majorité des Tunisiens comme un acquis, voire un véritable trésor qu’il faut conserver.

Ennahdha a su gagner la sympathie de nombreux tunisiens. Ce parti a fait une campagne remarquable, et possède à son actif plusieurs décennies de répression subie par ses militants. Mais le succès d’Ennahdha doit beaucoup aux lacunes de la stratégie des partis laïcs qui étaient trop divisés. La réalité est que les Tunisiens ne se laisseront pas priver de leurs libertés et qu’Ennahdha devra gouverner dans un régime démocratique. Un scénario à l’iranienne n’est donc pas envisageable, et les dirigeants d’Ennahdha sont conscients que les Tunisiens sont sur leurs garde car ils ont fait campagne en affirmant qu’ils maintiendraient les acquis de la femme tunisienne et ne reviendraient pas sur les libertés individuelles. N’est-ce pas Houcine Jaziri (porte-parole d’Ennahdha à Paris) qui a dit devant 200 étudiants tunisiens au mois de janvier : « Avec nous, tu vas dans les bars, tu vas dans les mosquées, tu fais l’homosexuel, la lesbienne, tu fais ce que tu veux. C’est la liberté. » ?

Le succès d’Ennahdha n’est pas significatif à l’heure actuelle. Mais ses dirigeants sont patients et savent qu’ils doivent agir en douceur sur les mentalités afin que dans 5 ans les Tunisiens soient en quelque sorte progressivement anesthésiés et de plus en plus perméables aux idées islamistes et moins attachés à leur liberté. Car toute remise en cause brutale des libertés de la part des islamistes susciterait l’opposition des Tunisiens.

À nous aujourd’hui d’accepter le jeu démocratique et d’agir sur les mentalités, que ce soit dans l’opposition démocratique ou dans la société civile, afin de maintenir l’exception tunisienne ; c’est-à-dire concilier Islam et liberté.


Quelle est ton opinion d’ensemble sur le processus de démocratisation? Es-tu satisfait où penses-tu que des erreurs ont été commises?

Les observateurs sont unanimes : ces élections sont une réussite historique. Malgré plusieurs dépassements, qui s’expliquent dans une démocratie naissante, le processus était impeccable pour un pays qui n’a jamais connu d’élections démocratiques.

On nous disait il y a quelques mois que les Tunisiens n’étaient pas prêts pour la démocratie, et on prédisait des débordements, des émeutes et même des attentats qui feraient échec au processus électoral. Mais lorsque nous avons vu ces millions de tunisiennes et de tunisiens de 18 à 110 ans heureux de faire la queue pendant plusieurs heures pour exprimer leurs choix politiques en présence de plus de 100 nouveaux partis, nous ne pouvions qu’être fiers. Nous avons franchi un cap civilisationnel, une nouvelle étape dans la conscience politique.


Quel est ton avis sur les partis laïcs de Tunisie? Quelles sont leurs limites et pourquoi ont-ils obtenu un score décevant?

S’il est évident que ces élections marquent le succès d’Ennahdha, on ne peut pas dire que la Tunisie a opté pour l’islamisme. En plus de relativiser la défaite des laïcs – car plus de 60% des Tunisiens ont opté pour autre chose qu’Ennahdha – , deux éléments permettent d’en comprendre les raisons : la division des partis non-islamistes et leur discours. La victoire d’Ennahdha est moins due à la popularité de l’islam politique qu’à des erreurs de stratégie politique commises par les laïcs.

Tandis que les islamistes étaient réunis autour d’un seul grand parti, les partisans de la sécularité se sont trouvés divisés entre plusieurs partis de taille moyenne (principalement le Ettakatol, le PDP, le PDM et Afek). Chacun ayant la prétention de gagner sa propre place dans l’Assemblée afin de construire sa légitimité, ils ont refusé de se rassembler dans des listes communes alors qu’ils appartiennent pour la plupart à la même famille politique. Ainsi divisés, la plupart de ces partis n’ont pas atteint la masse critique nécessaire pour obtenir des sièges dans les petites et moyennes circonscriptions. Résultat : dans une circonscription pourvue de 5 sièges, Ettakatol, PDP, PDM et Afek réunis pouvaient représenter 75% des voix. Ettakatol, ayant obtenu le plus grand succès parmi les laïcs, a recueilli des sièges, mais les voix accordées aux autres partis « progressistes » sont parties en fumée. La victoire d’Ennahdha s’explique donc surtout par le fractionnement des voix des laïcs. Ces derniers auraient pu réunir une majorité absolue des sièges à l’assemblée s’ils s’étaient unis en amont des élections.

L’autre explication de la défaite des laïcs se trouve dans leur communication, qui était souvent très agressive à l’encontre d’Ennahdha. Ils ont seulement réussi à faire peur au Tunisien qui a fini par assimiler la laïcité à un athéisme d’État et qui a donc fini par se tourner vers Ennahdha qui semblait avoir la posture la plus rassurante et qui a su mettre à son profit les attaques des laïcs en réagissant de manière intelligente et en continuant à se rapprocher de la population par un travail de terrain méticuleux… et non sans une certaine dose démagogie : organisation de mariages collectifs financés par le parti islamiste, distribution d’argent aux plus démunis etc.


Comment est-ce que tu juges le résultat du vote des tunisiens à l’étranger? Comment est-ce qu’on peut expliquer le succès d’Ennhadha même parmi les tunisiens qui vivent en Occident?

Le score d’Ennahdha dans des pays comme le Qatar, l’Arabie Saoudite ou les Émirats-Arabes-Unis s’expliquent parfaitement pour des raisons sociologiques évidentes. Dans les autres petites circonscriptions (Allemagne, Italie, Amérique et reste de l’Europe), le petit nombre de sièges (1 à 2 sièges par circonscription) est la principale raison de cette « vague verte » : les « progressistes » étant divisés n’ont pas pu obtenir individuellement un plus gros score que les islamistes réunis autour d’Ennahdha. En revanche, dans d’importantes circonscriptions comme France Sud et France Nord (5 sièges chacune), on voit qu’Ennahdha a dû partager les sièges avec les laïcs, mais a tout de même recueilli 40% des sièges avec seulement 30% des voix, du fait du mode de scrutin.


Aujourd’hui quelle est la coalition de gouvernement la plus probable et quel est ton avis à son égard?

Avec 40% des sièges à l’Assemblée, Ennahdha ne peut en effet gouverner seule. La coalition qui se dessine rassemblera certainement le Congrès Pour la République, un parti qui se dit de centre-gauche mais qui a un positionnement ambigu, prônant à la fois un État civil et un rapprochement avec Ennahdha. D’autre part, le leader d’Ettakatol, Mustapha Ben Jaafar souhaite briguer la Présidence de la République, sous le prétexte de l’union nationale. Or, il serait préjudiciable aux laïcs qu’Ettakatol se compromette pour une présidence honorifique en entrant dans un gouvernement où elle ne pèsera pas et dont elle subira les décisions, d’autant qu’Ennahdha se trouve aux antipodes des conceptions des militants d’Ettakatol. Ben Jaafar serait plus utile comme leader de l’opposition que comme caution laïque d’un gouvernement à majorité islamiste.

La grande question reste celle d’Al Aridha (la Pétition), une liste indépendante derrière laquelle se trouve Hachmi Hamdi, un conservateur qui a frayé avec Ennahdha dans les années 1980, et qui est devenu un ardent défenseur de Ben Ali après avoir offert les ondes de sa chaîne de télé (Al Mustakilla, diffusée à partir de Londres) à l’opposition. Personnage difficile à cerner, il a créé la surprise en obtenant plus de 10% des sièges alors que nul ne s’y attendait. La candidature d’Al Aridha, passée inaperçue n’était pas prise au sérieux et semblait folklorique. Quel sera son positionnement ? C’est difficile à dire, étant donné le nom du parti sur lequel elle s’appuie : le Parti Conservateur Progressiste ! Mais une plainte a été déposée en vue de l’annulation de cette liste en raison de l’opacité de son financement. Affaire à suivre…

NDLR : au cours des dernières heures Al Airdha a été disqualifié dans plusieurs circonscriptions et ce parti menace de boycotter l’Assemblée.


Si les islamistes ont remporté une victoire dans un pays laïc comme la Tunisie, que va-t-il se passer dans des pays comme l’Égypte ou la Libye, où les positions fondamentalistes sont bien plus enracinées ? Est-ce qu’on va assister à une dérive islamiste ?

La Tunisie n´est pas à l’abri du risque d´une dictature au nom d’Allah, à terme. Mais elle bénéficie d´un rempart constitué par son histoire et sa tradition libérale. Ce rempart est renforcé par l´éducation des Tunisiens.

L´Égypte est davantage en proie à ce danger, du fait de réalités sociologiques et d´ordre culturel, mais aussi parce que les brèches qui permettront la dictature religieuse existent déjà : la Charia est déjà l’une des sources du droit égyptien (la Tunisie étant le seul pays arabe à avoir sécularisé son droit). Mais j´ai confiance en la jeunesse égyptienne pour résister.

Pour ce qui est de la Libye, les 40 ans de dictature sous un régime obscurantiste ne laissent présager rien de bon, et on le voit déjà dans les déclarations récentes du CNT.


Tu es un libéral. D’un point de vue réaliste et pragmatique, quelle est ta vision d’un libéralisme « possible » en Tunisie?

Les Tunisiens sont attachés à leur liberté, j´en suis convaincu. La première étape consiste à rester vigilants afin que cette liberté ne soit pas sournoisement grignotée par nos gouvernants, que ce soit au nom de l’Islam ou par démagogie. Ensuite, il va falloir entamer un travail pédagogique à grande échelle pour développer la conscience politique des Tunisiens car la tentation de troquer sa liberté contre la sécurité et le confort immédiat est parfois trop forte.

La liberté d´entreprendre, n’est pas le droit fondamental le plus menacé, bien qu’il le sera si nous n’agissons pas sur le plan de l´éducation économique. Les Tunisiens ont hérité des français des concepts marxistes qui leur donnent une vision erronée des réalités économiques.

Le danger imminent est l’emprise d’Ennahdha sur les mentalités et la plus grande menace pèse sur les libertés individuelles au nom d’un islam moralisateur et rigoriste. La clé pour contrer cette influence orientale sur notre pratique de l’Islam se trouve dans la renaissance du libéralisme théologique initié en Tunisie par Cheikh Salem Bouhageb. Ce courant de pensée qui fut porté par Kheireddine Pacha, Abdelaziz Thaalbi, Tahar Haddad, Mohamed Charfi, et qui ont fait de la Tunisie ce pays moderne et respectueux de la liberté et de l´égalité des sexes, risque de s’éteindre si nous n´agissons pas. L´un de ses derniers représentants, Mohamed Talbi est en train de subir une campagne de dénigrement de la part d’Ennahdha, qui sait que l´arme qui permettra de décrédibiliser les islamistes se trouve dans le Coran. Aujourd’hui, je veux faire mienne la devise de Mohamed Talbi : « Je veux décrisper les gens, et je veux le faire au nom du Coran. La foi est un choix. Je ne cesserai jamais de dire que l’islam nous donne la liberté, y compris celle d’insulter Dieu… ».

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Le succès des islamistes en Tunisie, ou la voie de la servitude ?

Article initialement publié sur UnMondeLibre.org, le projet francophone d’Atlas Economic Research Foundation

Habib Sayah – Le 27 octobre 2011. Alors que les résultats définitifs des élections de l’Assemblée Constituante n’ont pas encore été rendus publics, nous savons d’ores et déjà que le parti islamiste Ennahdha est arrivé en tête. Que signifient ces résultats ? Quelles perspectives pour la liberté en Tunisie ?

Un succès à relativiser

A l’annonce des premiers résultats, les médias français parlent de « raz-de-marée islamiste » et de « vague verte », mais cela décrit-il la réalité tunisienne ? Il faut regarder ces résultats à la loupe pour constater que plus de 60% des tunisiens ont voté pour des candidats non-islamistes, Ennahdha n’ayant recueilli que 40% des sièges de l’Assemblé Constituante. S’il est évident que ces élections marquent le succès d’Ennahdha, on ne peut pas dire que la Tunisie a opté pour l’islamisme.

En réalité, l’échec cuisant subi par les partisans de la sécularité s’explique moins par la popularité de l’islam politique que par d’innombrables erreurs de stratégie politique.

Tout d’abord, face aux islamistes unis autour d’un seul grand parti, les laïcs ont fait cavalier seul, divisés entre 4 ou 5 partis de taille moyenne, chacun espérant triompher en appelant au vote utile… Ainsi divisés, la plupart de ces partis n’ont pas atteint la masse critique nécessaire pour obtenir des sièges dans les petites et moyennes circonscriptions. Seuls Ettakatol, et dans une moindre mesure le PDP, ont réussi à obtenir suffisamment de sièges. Résultat : alors que l’ensemble des partis dits « progressistes » ont réuni 50% à 75% des voix selon les circonscriptions, ils ont souvent recueilli individuellement des scores insuffisants pour obtenir un siège. Leurs voix sont parties en fumée et ils ont assuré la victoire d’Ennahdha en fragmentant les voix des laïcs, alors que ces derniers auraient pu obtenir une majorité absolue des sièges s’ils s’étaient unis en amont des élections. Mais cela ne suffit pas à expliquer leur défaite. En effet, Ennahdha a tout de même réalisé un formidable travail de terrain alors que les « progressistes » n’ont pas su se rapprocher de la population. Ils ont en outre renforcé Ennahdha en l’attaquant frontalement, et en donnant à croire au tunisien que laïcité était synonyme d’athéisme d’Etat et non de liberté de culte. Ennahdha avait donc la posture la plus rassurante et la stratégie la plus proche du peuple.

Mais le plus surprenant dans ces élections n’est pas le score d’Ennahdha, qui était prévisible, mais celui d’Al Aridha (la Pétition), une liste indépendante inconnue il y a encore quelques jours des observateurs les plus avertis. Cette liste, qui s’appuie sur le Parti Conservateur Progressiste, mené par Hachmi Hamdi originaire de Sidi Bouzid où la révolte a commencé, a obtenu plus de 10% des sièges. Un discours populiste a sans doute fait son succès dans les régions les plus défavorisées. Hamdi, qui dirige la chaîne de télévision Al Mustakillah basée à Londres, a frayé avec les islamistes dans les années 80, avant de devenir le porte-voix du RCD de Ben Ali. Il s’est sans doute appuyé sur les réseaux du RCD pour mener campagne et il semble difficile de prédire quel sera le véritablement positionnement de ce personnage excentrique et imprévisible…


Quelle coalition gouvernementale autour d’Ennahdha ?

Avec ses 40%, Ennahdha ne pourra gouverner seule et formera une coalition que rejoindra certainement le CPR de Moncef Marzouki (10 à 13%), une formation de gauche arabisante favorable à un « Etat civil » mais prônant un rapprochement avec les islamistes. La grande question reste de savoir si Ettakatol, parti laïc crédité de 10% des sièges, acceptera d’entrer dans un gouvernement d’union nationale. Si tel est le cas, il risque servir de caution laïque à un gouvernement à majorité islamiste, alors qu’il serait plus utile comme leader de l’opposition, afin de construire une alternative crédible en vue des prochaines échéances électorales, car si Ennahdha a remporté cette première bataille, il n’est pas question de la laisser dominer l’espace public tunisien.

Le libéralisme théologique pour éviter la voie de la servitude

Hamadi Jebali, pressenti pour le poste de Premier Ministre avait déclaré à l’hebdomadaire Réalités au mois de février que les Tunisiens n’étaient pas prêts pour l’application de la charia, mais qu’à terme il faudrait notamment rétablir les châtiments corporels. Malgré cette bourde, relativement passée inaperçue, les stratèges d’Ennahdha sont patients et savent que l’opinion publique n’est pas prête à se délester de ses libertés au nom d’une pratique rigoriste de l’Islam importée d’Orient. Ils vont donc jouer la carte des bonnes mœurs pour modeler progressivement les mentalités vers plus de conservatisme, mais en attendant ils assurent les Tunisiens qu’ils ne toucheront pas au statut de la femme et aux libertés individuelles. Il faut donc s’attendre à une constitution à première vue acceptable, rédigée de manière suffisamment vague pour contenir les brèches qui permettront à l’avenir d’islamiser le droit tunisien.

La menace islamiste n’est donc pas significative pour les mois et années à venir, mais il est nécessaire de commencer à agir immédiatement, que ce soit dans le cadre d’une opposition démocratique ou à travers la société civile. Les libertés économiques ne sont pas tant menacées, Ennahdha ayant présenté un programme économique relativement libéral, bien que teinté de populisme. Ce sont les libertés individuelles, et surtout l’attachement des Tunisiens à ces libertés qui se trouve aujourd’hui menacé. Il faut donc tirer des leçons du résultat des attaques formulées par les laïcs à l’encontre d’Ennahdha. C’est en effet dans l’Islam même qu’il sera possible de trouver les outils permettant de contrer l’islamisme politique. La clé se situe dans la revivification du libéralisme théologique initié en Tunisie par Salem Bouhageb au 19e siècle en proposant une lecture moderniste du Coran, et qui justifiera plus tard l’égalité des sexes et la sécularisation du droit tunisien, faisant de ce pays l’exception dans le monde arabe. L’approche adéquate ne sera pas savante mais pédagogique, afin que l’esprit libéral de l’Islam s’insinue à nouveau dans la société tunisienne.

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Leçons anticipées des élections #1 et #2

Leçon anticipée de ces élections #1 : la division des partis « progressistes » est la source de l’éparpillement des voix. Quand on veut le bien de son pays, on s’unit et on se la ferme, on oublie notre petit égo à la con et on cesse d’avoir la grosse tête en croyant être suffisamment forts pour gagner en la jouant solo et en prétendant représenter le vote utile.

Leçon anticipée de ces élections #2 : On ne peut pas prétendre représenter le vote utile quand on ne s’adresse qu’à une petite minorité bourgeoise qui ne représente rien dans ce pays, surtout quand on fait campagne à coups de concepts étranger du genre « vote utile », « ni à gauche ni à droite », en invitant des superstars inconnues du grand public. Stratégie dangereuse qui crée un effet d’entrainement dans des petits groupes qui finissent par croire qu’ils représentent la majorité et qui tomberont des nues quand ils verront que leur fameux pôle n’a pas fait l’effort pédagogique de convaincre le tunisien de la masse flottante mais s’est assis sur ses lauriers marsois.

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Etude – La Tunisie face aux enjeux régionaux : entre leadership et intégration

Quelle sera la place de la Tunisie libérée dans le Maghreb, et plus largement dans le monde arabe ?

Introduction

Après Bourguiba, une diplomatie bien timide

Au cours de la longue présidence d’Habib Bourguiba, la Tunisie a acquis une position prépondérante dans la diplomatie arabe. Quoi que l’on puisse penser de l’homme, et en dépit des nombreuses dérives de son régime, Bourguiba a su mener une politique étrangère éclairée, portant ainsi la voix raisonnée de la Tunisie à l’occasion des grands débats diplomatiques qui ont animé le monde arabe, notamment en ce qui concerne les perspectives de résolution du conflit israélo-palestinien. De plus, l’esprit pacifique de la politique bourguibienne combiné à une politique de développement relativement efficace, des avancées en matière d’éducation et de droits de la femme, ont permis à cette Tunisie qui s’est distinguée, de bénéficier d’une certaine aura au sein du monde arabe, en dépit des nombreuses atteintes aux droits de l’Homme. Avec le règne de Ben Ali, c’est une Tunisie effacée, timorée et au visage terne, sinon morbide, qui a timidement arpenté les couloirs des chancelleries étrangères, sans le moindre éclat, hormis quelques éclaboussures sanguinolentes, témoins de la répression que subissaient encore journalistes, hommes de loi et militants des droits de l’Homme. En effet, arc-boutée sur les acquis de l’Indépendance que la Tunisie de Ben Ali n’a pas eu l’audace de surpasser, la diplomatie tunisienne avait peu de choses à « vendre » au monde, si ce n’est l’attrait d’une économie plus ou moins stable et des plages bradées au renfort de campagnes publicitaires qui n’ont pas su évoluer au fil des années.

Le nouveau souffle de la Révolution

Avec la Révolution du 14 janvier 2011, c’est une nouvelle voie qui s’ouvre à la Tunisie. La sombre page de Ben Ali étant tournée, la Tunisie, forte d’une nouvelle aura « révolutionnaire », a la possibilité de redéfinir sa diplomatie ainsi que la place qu’elle entend conquérir sur la scène diplomatique arabe. Bourguiba l’avait bien compris, ce ne sont ni nos maigres ressources financières ou minières ni notre population qui n’a pas encore dépassé la barre des 11 millions d’habitants, qui nous permettront d’accéder au rang de leader régional. Pour accéder à une position de leadership, la seule voie est celle d’une diplomatie intelligente, combinée à une économie performante et une culture dynamique. Jusqu’au départ de Ben Ali, la petite Tunisie timide et isolée avait perdu toute légitimité pour prétendre à restaurer son prestige et son influence diplomatique. Avec cette Révolution populaire qui se diffuse au-delà de nos frontières, nous avons construit l’embryon de notre propre légitimité internationale. Et c’est en continuant de tracer la voie que nous avons esquissée que nous pourrons acquérir un rôle majeur sur la scène diplomatique régionale et mondiale.

La Tunisie, leader dans la voie de l’intégration ?

Dans le cadre de ce dossier, nous envisagerons différentes pistes en vue de parvenir à ce nouveau leadership et d’en faire un usage salutaire pour nous-mêmes et pour les peuples voisins.

La clé, dans la poursuite de ce leadership utile, semble être l’idée d’intégration régionale. Cette intégration régionale a connu quelques balbutiements avec la construction maghrébine qui n’a pas porté ses fruits, dans le cadre d’une Union du Maghreb Arabe. En effet, l’UMA était continuellement convalescente, victime de divers blocages et de la mauvaise volonté des différents régimes autocratiques, la dictature ne favorisant ni l’intégration ni les abandons de souveraineté que cette dernière nécessite. Or, même si la Révolution tunisienne ne s’est pas exportée telle quelle chez tous nos voisins, elle a tout de même eu un impact majeur tendant vers une démocratisation de nombreux Etats arabes. Ce « printemps » arabe dont les mots d’ordre proviennent de la rue tunisienne change la donne en matière d’intégration. En effet, des peuples libérés et en possession de leur souveraineté ont plus d’avantages et de facilité à coopérer entre eux sur la voie de la prospérité que des autocrates jalousement assis sur leur pouvoir national.

Au fur et à mesure que la transition démocratique s’approfondira dans les pays arabes, ils pourront tendre vers une union économique et politique à l’instar de la construction qui a permis de fonder l’Union Européenne, tout en tirant des leçons des échecs européens (1), reproduisant uniquement les réussites de ce laboratoire à ciel ouvert qui nous fait face, de l’autre côté de la Méditerranée. En effet, ce n’est ni le panarabisme classique, frappé d’obsolescence, ni un nationalisme arabo-islamique nostalgique qui nous permettront de nous unir, car ces idéologies d’un autre âge ne reflètent pas la réalité de ce que nous sommes et font abstraction de la diversité et des sensibilités nationales au sein de la communauté des Etats arabes. A contre-courant d’un romanticisme nassérien ou de la poursuite d’un illusoire califat islamique transarabe, c’est dans une intégration fondée sur l’échange, la coopération, la raison et le droit que nous pourrons à la fois mettre en commun nos ressources, nous unir pour prospérer, tout en formant une communauté soudée mais respectueuse des souverainetés nationales et de l’identité culturelle spécifique à chaque population. Nous proposons un nouveau panarabisme rationnel et moderne, purgé de tout mysticisme et centré sur la recherche efficiente de la prospérité et sur des valeurs communes plutôt qu’une caricature d’identité.

Dans cette entreprise de construction régionale, l’impulsion pourrait venir de la Tunisie, qui ferait de l’intégration l’un des grands axes de sa politique étrangère. Déjà riche de sa position de pionnier de la marche vers la démocratie arabe, la Tunisie tirerait des avantages de l’intégration qu’elle proposerait à ses voisins. D’une part, outre les bénéfices directement tirés de l’intégration, le rôle d’impulsion que pourrait jouer la Tunisie lui offrirait un fort leadership régional sur le plan diplomatique. D’autre part, il y a l’attrait formidable que représente la possibilité de redessiner l’espace régional dans lequel nous nous insérons.

Premier exportateur de révolutions, ou devrions-nous dire de liberté, la Tunisie pourrait institutionnaliser la « Révolution » sur le plan régional. Il ne s’agirait pas tant d’exporter et encore moins d’imposer notre modèle ou notre révolution en tant que tels, mais d’inviter les peuples voisins à définir avec nous un socle commun à partir duquel chacun de nous moderniserait son modèle national. Le vecteur de cette construction serait la création d’une entité supranationale et interétatique sur le modèle de l’Union Européenne, ayant une vocation fonctionnelle. Cette institution pourrait être fondée par la Tunisie, avec un ou deux autres partenaires qui ont entamé leur transition vers la démocratie et l’état de droit. L’objectif pour la Tunisie et ses partenaires initiaux consisterait à créer une dynamique à partir de cette entité commune qui dessinera un ordre juridique supranational (réglementations communes, institutions communes etc.). En offrant un cadre institutionnel régional permettant d’assurer en commun la consolidation des acquis démocratiques des Etats qui auront choisi d’entamer leur transition, l’accès à cette union des démocraties arabes pourrait constituer un objectif attrayant pour les peuples de la région. En effet, l’existence d’une organisation régionale dotée d’un cadre institutionnel interétatique et articulée autour d’un axe démocratique pourrait constituer une perspective attractive pour les Etats de la région qui seraient incités à opérer à leur tour leur transition démocratique afin de prendre part eux aussi à cette construction et de bénéficier des avantages politiques, techniques et économiques de l’intégration. Cette démocratisation par l’incitation a fait ses preuves lorsque les Etats d’Europe Centrale ont modernisé leur législation en matière de droits de l’Homme et de libertés fondamentales afin d’intégrer l’Union Européenne.

Loin de la chimère de la fusion des Etats-nations à la mode sous Nasser et Kadhafi, cette union des démocraties arabes prendrait la forme d’une coopération renforcée par l’institution d’un ordre juridique supranational : des institutions communes pour appliquer des traités auxquels ont adhéré des Etats souverains et indépendants. Quant à l’identité de ces Etats, il n’est pas intéressant de se limiter aux Etats du Maghreb Arabe. Nous avons pu constater l’échec de l’UMA. C’est pourquoi il faut user de pragmatisme et construire les premiers partenariats avec tout pays arabe qui a entamé une transition démocratique et qui a la volonté de mettre en œuvre l’intégration proposée, afin de ne pas mettre en péril ce projet du fait des blocages que certains pays pourraient exercer. Il ne faut pas avoir peur de commencer à petite échelle avec un niveau de coopération renforcé entre un petit nombre de pays pour ensuite préparer l’extension de l’union lorsque celle-ci aura déjà commencé à porter ses fruits pour les membres fondateurs.

Vous trouverez l’intégralité de l’étude sur UnMondeLibre.org, le site francophone d’Atlas Economic Research Foundation

Notes :

1- Outre la construction d’un lourd appareil bureaucratique, les écueils à éviter sont l’interventionnisme excessif d’une structure supranationale comme l’Union Européenne en matière de réglementation, mais aussi l’idée illusoire d’une politique étrangère commune parfaitement homogène. A cela s’ajoute le bilan mitigé de la monnaie unique.

Catégories :Tunisie

Quels enjeux pour la Constituante ?

Initialement publié sur le site d’Un Monde Libre.

Habib Sayah – Le 19 octobre 2011. Après s’être débarrassés du président Zine El Abidine Ben Ali, les Tunisiens vont élire le 23 octobre leurs représentants dans l’Assemblée Constituante. Quels sont donc les enjeux de ces élections ? Quelles perspectives s’ouvrent aux Tunisiens ? Et lesquelles risquent de se fermer devant eux ?
Une issue incertaine sur fond de scène politique embryonnaire

Après les événements qui ont conduit à la fuite du Président Ben Ali le 14 janvier 2011, plus de 100 nouveaux partis politiques ont vu le jour en Tunisie. Cette déferlante, additionnée au mode de scrutin choisi – la proportionnelle intégrale au plus fort reste – rend extrêmement incertaine l’issue de ces premières élections.

109 partis se disputent donc les 217 sièges de la future assemblée avec d’innombrables listes indépendantes. A première vue, le tableau est effrayant, mais à y regarder de plus près on peut constater qu’une douzaine de partis parviennent à se démarquer, notamment les islamistes d’Ennahdha ainsi qu’un axe formé de quelques grands partis dits « progressistes » (PDP, Ettakatol, Ettajdid, Afek) qui font bande à part pour les élections mais qui semblent vouloir s’allier une fois l’assemblée élue. 109 partis qui vont donc faire les frais du Darwinisme politique. En effet, à l’issue de ces élections, s’opérera un premier écrémage qui prendra la forme de fusions ou de la disparition pure et simple de nombreux partis n’ayant pas réussi à réunir une base suffisante. Mais entre temps, les islamistes, quasi-unanimement réunis derrière Ennahdha seront peut-être les grands gagnants de ces élections en obtenant le meilleur score, tandis que les « progressistes » paieront le prix de leur division : la dispersion des voix. Cependant il y a fort à parier que les partis modernistes parviendront individuellement à obtenir suffisamment de sièges pour former une alliance majoritaire à l’Assemblée. Mais certains diront que le doute n’est pas totalement levé quant à la possibilité pour certains partis « progressistes » – qui ont affiché des positions ambiguës au cours des derniers mois – de rejoindre un gouvernement d’union nationale dominé par Ennahdha au lieu de s’unir avec leurs alliés naturels, qui sont à la fois leurs véritables concurrents.

Les Tunisiens, tiraillés entre vote utile et vote intelligent : la Constitution, grande absente de cette Constituante

Quant aux thèmes de campagne, un constat doit être fait : les partis se sont largement désintéressés de la question constitutionnelle, y consacrant tout au plus quatre paragraphes au milieu d’une vingtaine de pages qui ont surtout l’allure d’un programme de législatives ou de présidentielles. L’élaboration de projets de constitution est à l’heure actuelle le monopole de moins d’une demi-douzaine d’indépendants (notamment Sadok Belaid, Doustourna et Sawt Mostakel). Mais le désintérêt des partis est explicable. En effet, l’erreur fut de corréler l’enjeu de la gouvernance transitoire avec celui de l’adoption d’une nouvelle constitution. Les partis, soucieux de démontrer leur capacité à gouverner et à légiférer, ont relégué la rédaction de la Constitution aux indépendants pour ensuite appeler au vote utile en brandissant l’épouvantail de la dispersion des voix qu’occasionnerait le vote pour les indépendants.

Or, il semble dangereux de confier la rédaction de la Constitution aux partis, c’est-à-dire de laisser les joueurs écrire les règles du « jeu » politique, auxquelles ils devront se soumettre. A travers les maigres propositions constitutionnelles issues des partis on voit aisément que certains d’entre eux entendent dessiner la Constitution à la lumière de leurs propres intérêts électoraux, notamment en ce qui concerne le régime politique et le mode de scrutin. La présence des indépendants est donc nécessaire dans cette assemblée constituante, non pas pour proposer des plans de développement économique, mais comme force de proposition au moment de la rédaction de la Constitution. Mais leur rôle sera surtout de poser les bonnes questions lorsqu’il s’agira de lier le destin de tous les Tunisiens au détour d’une virgule dans un article de la loi fondamentale de la nouvelle République. On verrait bien certains partis proposer des formules dangereuses telles que « la Constitution garantit la liberté d’expression dans les limites fixées par le législateur », et d’autres partis acquiescer au nom du consensus mou. Les indépendants, n’ayant pas vocation à gouverner et libres de tout calcul pour les échéances électorales à venir, sont les seuls à même d’insister fermement pour inscrire dans le marbre l’accessibilité de la Cour constitutionnelle aux citoyens pour assurer une primauté effective de la Constitution et des libertés qui y seront garanties, mais aussi le fonctionnement transparent de l’Etat, la décentralisation, l’équilibre et la séparation des pouvoirs. Bref, une Constitution qui redéfinit radicalement le rapport entre l’individu et l’Etat en limitant de manière claire les prérogatives de ce dernier.

Islam politique et Constitution

Des heurts entre des militants wahhabites et la chaîne de télévision Nessma ont secoué la Tunisie au cours des dernières semaines, à l’occasion de la diffusion en dialecte tunisien du film Persepolis. Le débat porte à nouveau aujourd’hui sur la question de la sécularité et des libertés individuelles par opposition à l’obscurantisme paternaliste prôné par le courant islamiste. Si ces événements ont permis de raviver la polémique sur la « laïcité », il faut relativiser l’ampleur de ces attaques salafistes, amplement exagérées par les médias, mais aussi éviter l’amalgame entre militants du parti islamiste Ennahdha et cette frange wahhabite violente que nous avons vue à l’œuvre. Les assaillants de la chaîne Nessma sont en effet sous l’influence d’une mouvance ultra-minoritaire issue du Groupe Combattant Tunisien, une officine proche d’Al Qaeda, ayant agi en Afghanistan et au Pakistan, sous l’autorité d’Abou Iyadh et Abou Ayoub qui ont notamment organisé l’assassinat du Commandant Massoud.

Ennahdha, quant à elle, manie à merveille le double-langage, affichant une vitrine modérée et moderniste. Ses dirigeants ne cessent de répéter qu’Ennahdha « ne s’oppose pas à la démocratie, dès lors qu’elle s’exerce dans les limites de ce qui est licite selon l’Islam ». Comprenez qu’il serait possible de voter pour choisir qui de Cheikh X ou Cheikh Y sera président, ou pour choisir si l’on roule à gauche ou à droite, mais il serait hors de question de laisser à la volonté populaire le soin de décider si l’alcool est autorisé ou si le voile est obligatoire…

Il serait peut-être judicieux d’écouter l’islamologue Mohamed Talbi lorsqu’il nous suggère de prendre exemple sur la Constitution de Médine : « Elle fut négociée par le Prophète en l’an 1 de l’hégire, entre toutes les composantes sociales de la cité-État, polythéistes, juifs et musulmans. Dans ses 47 articles, il n’est nulle part question d’une religion de l’État. Il s’agissait d’une Constitution laïque. ». Le mouvement A3ta9ni (argot tunisien pour « fiche-moi la paix ») qui rassemble ces jours-ci des milliers de personnes dans les rues tunisiennes pour défendre la sécularité et la liberté individuelle aura-t-il raison de l’inscription de la Charia dans la loi fondamentale de la République ?

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Voter indépendant, c’est bien. Mais est-ce que ça fait mal ?

Par Habib Sayah. En rédigeant la Constitution, nos élus vont établir les règles du jeu politique pour les années à venir. Ces règles doivent-elles être élaborées par ceux qui vont y “jouer” ? En d’autres termes, est-ce aux partis qui vont nous gouverner de décider seuls des règles selon lesquelles ils vont exercer le pouvoir ou est-ce à nous, citoyens de définir ces règles avec eux ? Les partis politiques, en plus d’être animés par des enjeux électoraux à venir, sont souvent tentés de penser la Constitution à travers leurs propres ambitions et leurs propres intérêts politiques. Certains partis importants mais ne pouvant pas réunir de forte majorité préfèreront un régime parlementaire pour gouverner dans une assemblée morcelée sans devoir réunir le soutien de 51% de la population. Nous pensons que les règles de la future politique tunisienne doivent être écrites par des acteurs neutres et indépendants qui n’ont pas vocation à gouverner et qui se présentent avec pour seule priorité la Constitution. Car en effet, face à des partis qui ont présenté des programmes de présidentielles ou de législatives, et qui n’ont formulé que des grands axes constitutionnels à défaut de s’être penchés sérieusement sur un programme constitutionnel, certains indépendants ne se sont présentés que pour défendre une vision de la Constitution et des mécanismes pour assurer sa primauté. Le rôle des partis n’est pas de rédiger une Constitution mais de gouverner selon les règles inscrites dans cette constitution. Il était donc légitime pour les partis de proposer des programmes politiques et non des programmes constitutionnels, sachant que ces élections présentent un double-enjeu : celui de la formation d’un gouvernement politique légitime et celui de la rédaction de la Constitution. Ce second enjeu est celui des indépendants. Dispersion des voix : est-il dangereux de voter indépendant ? On accuse également les indépendants d’œuvrer pour la dispersion des voix. Or, si les voix sont dispersées c’est avant tout à cause du mode de scrutin choisi qui permet aux minorités d’obtenir des sièges. Le scrutin proportionnel empêche une forte majorité trop homogène de se former, mais invite à la collaboration des formations de taille petite ou moyenne pour former un consensus. Mais n’est-il pas essentiel d’avoir une assemblée constituante représentative de la Tunisie dans toute sa diversité ? Quoi qu’il en soit, les partis eux-mêmes ont favorisé le dispersement des voix, surtout lorsqu’on voit que les grandes familles politiques telles que le centre-gauche sont divisées entre plusieurs partis aux visions similaires… tandis que les indépendants qui ont un projet constitutionnel ne sont pas nombreux, mais ils ont au moins un projet de constitution. On nous dit en ce moment qu’il faut voter utile, sous-entendu voter pour un grand parti du centre pour éviter un morcellement des voix au profit des mouvances conservatrices ou réactionnaires. Mais il faut être conscient que lorsqu’on vote pour de sincères démocrates, qu’ils soient partisans ou indépendants, petits ou grands, de centre-gauche ou de centre-droit, on exprime la volonté de voir ces individus à la constituante pour nous représenter. Une fois élus, rien n’empêchera les partis et les indépendants démocrates de faire front ensemble pour voter dans un même sens lorsqu’il s’agira de contrer une proposition obscurantiste. Voter pour un indépendant qui mettra sa voix au service de la démocratie n’est en aucun cas dangereux. Quel vote utile pour la Constituante ? Aujourd’hui, les électeurs ont peur. “Si je vote pour les indépendants, ne vais-je pas priver les partis des sièges dont ils ont besoin pour former une majorité ?”. Comme dit plus haut, d’une part, les indépendants ne vont pas s’abstenir dans cette constituante, mais il vont bien s’inscrire dans une grande mouvance qui leur ressemble pour voter selon leurs convictions. Des majorités pourront donc toujours se dégager. D’autre part, les grands partis ont déjà assuré leur présence au sein de l’Assemblée Constituante : communiquant depuis le début de l’année, présents sur tout le territoire, dépensant des sommes importantes dans leur communication, dotés de nombreux militants, ils ont déjà un pied dans l’Assemblée. La question qui se pose aujourd’hui est : aux côtés des partis, qui voulez vous voir pour vous représenter ? Le rôle des indépendants dans cette constituante ne sera pas de proposer des plans de développement économique ou une réforme de la culture, même s’ils ont tous leur petite idée sur ces questions dont s’empareront les partis. La fonction des indépendants sera de proposer du concret lorsqu’il s’agira d’écrire la constitution. Mais avant tout, le rôle des indépendants sera de poser les bonnes questions lorsque notre avenir sera en jeu au détour d’un article de constitution… rôle ô combien utile ! Votez pour des indépendants, mais votez surtout pour un projet constitutionnel qu’ils sauront défendre.

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